Chronique Ce qu’est l’homme de David Szalay

  • David Szalay
  • Traduit de l’anglais par Étienne Gomez
  • Coll. «Grandes traductions»
  • Albin Michel
  • 28/02/2018
  • 460 p., 25 €
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François Reynaud Librairie des Cordeliers (Romans-sur-Isère)

David Szalay arrive en France avec un roman encensé en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Il y est question de neuf hommes européens âgés de 17 à 73 ans qui frottent leurs désirs et leurs doutes sur la roche d’un vieux continent qui les transforme en poussières d’ambitieux. Le lecteur se régale !

Prenons Balazs par exemple. Ce n’est pas exactement une lumière. Plutôt le type dont on a besoin lorsqu’on cherche un exécutant obéissant et costaud. Au début, il ne sait pas ce qu’il va foutre là-bas, à Londres, à des milliers de kilomètres de la salle de sport où il travaille à Budapest. Il y va parce qu’on le paie pour ça et parce qu’il a besoin d’argent, comme tout le monde. Quand il apprendra le but de sa mission, ça ne changera pas grand-chose. Il restera avec cette même impression d’étrangeté, de ne pas être à sa place, égaré dans une Europe et une époque abîmées par la marchandisation des rapports humains (même si lui-même ne l’exprimera jamais comme ça). Ce sentiment d’étrangeté, on va le retrouver chez les neuf hommes qui composent ce roman. Neuf existences éparpillées ici ou là sur le vieux continent, portées loin de chez elles par leurs envies, leur travail et des ambitions de natures et d’honnêtetés diverses. Que ce soit ce jeune Lillois en quête de divertissements sexuels sous le soleil méditerranéen, ce journaliste d’un tabloïd danois en route vers Malaga pour détruire la carrière d’un ministre entretenant une liaison avec une femme mariée ou ce promoteur immobilier anglais prêt à bétonner un joli pré alpin histoire de faire fructifier en euros une superbe vue sur la vallée qui lui fait face, ces messieurs ne cherchent pas à gagner la sympathie du lecteur. Le cynisme leur va comme un gant et ils se promènent, ainsi vêtus, d’aéroports en ronds-points saturés, traversant des paysages tristement exploités par d’autres ambitieux passés par-là avant eux. La Costa del Sol n’est qu’une interminable usine à fabriquer de l’huile d’olive et les montagnes alpines ne semblent plus qu’une irréelle représentation d’elles-mêmes, « inoffensives et décoratives ». Ils sont misérables et ne le savent pas. Ou disons qu’ils mettent du temps à le comprendre. Il leur faut prendre en âge pour accepter l’idée qu’ils ont vécu comme des imposteurs, que leur égoïsme les a épuisés, lessivés. Par quel miracle pourtant se surprend-on à les aimer un peu, ces types-là, avec leurs peurs et leurs faiblesses ? C’est parce qu’un écrivain est là, qui les observe et nous les rend en quelques pages enfin accessibles. Quel tour de force que ce roman de David Szalay, tout de même ! Ausculter en un même livre la gente masculine et la société moderne occidentale, comme Michel Houellebecq avait su si bien le faire une vingtaine d’années plus tôt. Parvenir à nous faire hurler de rire en racontant des histoires d’une mélancolie douloureuse, comprendre aussi bien la psyché d’un adolescent de 17 ans qui découvre le sentiment amoureux que celle d’un homme de 73 ans comptant les jours qui lui restent, se mettre dans la peau d’un sexagénaire britannique ruiné après être passé par celle d’un jeune Hongrois au cœur guimauve et au coup de poing facile. Cette aisance impressionne et l’on referme ce livre ébloui avant de noter le nom étrange de son auteur sur un carnet pour ne pas l’oublier : Szalay !

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