Chronique Un beau début de Éric Laurrent

François Reynaud Librairie des Cordeliers (Romans-sur-Isère)

Une gamine qui se rêvait sainte va finir son adolescence comme modèle pour magazines porno. Ironique, Un beau début Carrément vachard même ! Et pourtant. Quelle tendresse pour les femmes rencontrées dans les pages de ce nouveau roman d’éric Laurrent, dont la phrase digressive fait des merveilles.

Ce roman commence avec la minutieuse description d’un poster représentant une très jeune femme, punaisé sur le mur d’une cellule de la prison des Baumettes. La jeune femme, bien entendu, est nue, et le détenu n’est autre que son père... Ne hurlez pas au scandale cependant, car pas un instant Robert Malbosse ne peut soupçonner que la demoiselle en question put être sa fille Nicole. D’ailleurs, « il ignorerait même jusqu’à la fin de sa vie qu’il en avait une ». Alors comment ce poster a-t-il pu arriver là ? Quel parcours cette mineure a-t-elle suivi pour se retrouver à faire la lascive sur trois feuillets en quadrichromie de la livraison du mois d’octobre 1982 du magazine Dreamgirls ? C’est cette histoire à la fois sombre et sordide que nous raconte Éric Laurrent, dans la France provinciale des années 1960 et 1970, où, entre alcool et bigoterie, les femmes tombent enceinte très jeunes. L’histoire tendre et cruelle d’une adolescente écervelée issue d’un milieu populaire qui va tout faire pour s’en échapper. L’histoire se passe à Clermont-Ferrand. Max Turpin est un « ex-branleur alcoolo » qui tombe subitement en religion à l’âge de 45 ans. À l’église, il rencontre Mado, mère de six enfants issus de pères différents, fraîchement convertie elle aussi au catholicisme après avoir guéri d’un cancer de l’utérus. Comme cette maladie la frappait « précisément là où elle avait péché », l’ancienne séductrice y vit une intervention divine. Pour ces deux repentis, la vie allait changer du tout au tout. Pour les six enfants de Mado aussi, et la petite dernière, Suzy, allait vite en faire les frais à force de rébellion… À 13 ans à peine, Max Turpin, ce beau-père bigot qu’elle déteste, la met enceinte après lui avoir donné « ce qu’elle méritait ». À 15 ans, rebelote, c’est le jeune voyou Malbosse qui l’engrosse et la quitte. Ainsi naîtra Nicole, la nymphette de Dreamgirls, à la toute fin des années 1960, qui n’aura, elle, qu’une seule obsession : sortir du lot. D’une manière ou d’une autre. Sans talent si nécessaire… Terrible histoire et pourtant, qu’est-ce que j’ai ri ! Comment vous expliquer ?… Il faut lire Éric Laurrent pour comprendre. Je ne connais pas d’écrivain maîtrisant aussi bien que lui une langue qu’il déploie en phrases amoureusement enchâssées, dans de longues périodes qui vous font pousser des cris de joie. De protases en apodoses, ses propositions montent et descendent entre harmonie et malice, et vous voilà, cher lecteur, pareil à celui qui se retrouve attaché au siège d’une capsule lancée sur les rails de formidables montagnes russes. Que cette virtuosité de la langue, agrémentée d’une richesse lexicale proprement stupéfiante, soit appliquée à décrire une réalité d’une trivialité aussi crasse, me fait hurler de bonheur. Éric Laurrent, c’est Bossuet mettant les mains dans le cambouis de notre monde contemporain et le commentant d’une langue magnifique. Le lire, c’est faire l’expérience unique d’écouter le xviie siècle nous parler des xxe et xxie siècles. ◼

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