Chronique Douces déroutes de Yanick Lahens

François Reynaud Librairie des Cordeliers (Romans-sur-Isère)

Un juge est mort et sa fille tente de savoir qui l’a tué. Elle est malheureusement bien la seule à le vouloir. Prix Femina 2014 pour son roman Bain de lune (Sabine Wespieser et Points), l’écrivaine haïtienne Yanick Lahens nous revient avec un roman qui se lit comme une enquête paradoxale entre douceur et violence, pulsions de désir et de mort.

« Nommer certaines choses est devenu un délit et non le fait que ces choses existent. » Voilà dans quel paradoxe on doit exister à Haïti si l’on tient à sa vie et à celles de ceux qu’on aime. Qu’il y ait au quotidien sur cette île des crimes impunis, une corruption politique éhontée et des exactions en tous genres sans que jamais la loi ne punisse scélérats et profiteurs, voilà qui devrait porter le peuple haïtien à se soulever de colère. Or il n’en est rien. Et malheur à celui que la révolte portera car toutes les balles qui fusent à tort et à travers dans les rues de Port-au-Prince ne sont pas perdues pour tout le monde. Douces déroutes commence par une lettre du juge Berthier adressée post-mortem à sa femme dans laquelle, anticipant son propre assassinat, il l’exhorte à rester fière et à ne jamais plier les genoux, à ne jamais céder le moindre empan de sa dignité humaine face à la barbarie. Ce juge, dont la mémoire hante chaque page du roman, est mort pour avoir voulu en savoir trop, pour avoir accumulé des preuves accablantes envers le pouvoir tout en sachant pertinemment que ce dernier ne le laisserait pas agir ainsi sans réagir. Il est mort pour que Brune, sa fille à la voix « cassée comme la rocaille et douce comme le pécher », puisse continuer à chanter sa liberté d’aimer et la beauté de son île, quitte à la quitter un jour ou l’autre, et partir à l’étranger une bonne fois pour toute. En attendant, quelques mois après cette disparition, Brune chante toujours malgré la douleur et la colère qui l’habitent. Sa voix, plus puissante que jamais, fait des ravages. Son envie de vivre est décuplée par la rage. C’est accompagnée de quelques amis, de son oncle Pierre et d’un journaliste français dont elle tombe très vite amoureuse, qu’elle tente d’éclaircir cette affaire et entraîne le lecteur dans ses pas. On croisera à sa suite une flopée d’âmes hésitantes, des mafieux, des miséreux, des ambitieux et des poètes, visages fulgurants qui dessinent un parcours abîme à l’intérieur de ce chaudron bouillant qu’est Port-au-Prince. Douces déroutes, on l’aura compris, se lit comme une enquête, prétexte tout trouvé à l’exploration d’une île en suivant ses chemins les plus noirs. Imagine-t-on d’ailleurs une quelconque histoire se terminer bien dans cette contrée maudite qui baigne depuis trop longtemps dans une torpeur secouée d’accès de violence meurtriers ? Yanick Lahens raconte ce pays misérable peuplé de vaincus qui n’en finissent pas de perdre et de vainqueurs pitoyables, tout en laissant transparaître l’amour infini qu’elle lui porte. De son écriture rythmée et syncopée, se dégage une musicalité envoûtante, litanie tour à tour pleine d’espoir, de colère et de désarroi qui tente de donner, enfin, la parole aux habitants de ce point noir de l’Atlantique qui sombre chaque jour un peu plus dans un oubli planétaire.

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