Entretien Une disparition inquiétante de Dror Mishani

  • Dror Mishani
  • Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz
  • Coll. «Coll. « Seuil Policiers »»
  • Seuil
  • 27/11/2020
  • 336 p., 21 €

François Reynaud Librairie des Cordeliers (Romans-sur-Isère)

Avraham Avraham, héros d’une série déjà traduite dans une quinzaine de pays, arrive en France. Retenez son nom et celui de Dror Mishani, universitaire amoureux de littérature policière, qui signe avec Une disparition inquiétante un roman qui ne confond pas rythme et précipitation. Tout simplement excellent !

Une femme surgit dans un commissariat de Tel-Aviv pour déclarer la disparition de son fils. Bientôt vingt-quatre heures que l’adolescent n’est pas rentré chez lui. L’inspecteur Avraham, qui voit défiler toute la journée des mères éplorées et des peurs infondées, tarde à lancer les recherches. Le jeune homme rentrera bien vite, c’est sûr. Que voulez-vous qu’il lui arrive ? Il n’y a pas de serial killers en Israël… Quand enfin les ordres sont donnés pour retrouver le jeune homme, on sent que le retard pris par l’enquête ne sera jamais rattrapé. Ce contretemps initial bourdonnera fâcheusement dans la tête de l’inspecteur Avraham, comme une guêpe dans un bocal. Servi par une qualité d’écriture rare et une très grande économie de moyens, Une disparition inquiétante met en scène un homme qui doute de ses capacités à résoudre une affaire criminelle et s’interroge sur la culpabilité des proches de la victime et leurs liens avec le meurtre. Pourtant, la clef de l’énigme est là, sous son nez. Encore faut-il la voir.

Page — « Chez nous, il n’y a pas de tueurs en série, pas d’enlèvements et quasiment pas de voleurs qui agressent les femmes dans les rues. Chez nous, si quelqu’un est assassiné c’est en général le fait du voisin, de l’oncle ou du grand-père, pas besoin d’une enquête compliquée. » C’est pour cela, explique l’inspecteur Avraham, qu’il n’y a pas de littérature policière israélienne. Est-ce la vérité ?
Dror Mishani — En partie. Il y a peu encore, la société israélienne était assez traditionnelle. Le roman policier, lui, est plutôt le fait de sociétés modernes et libérales. Nous avons donc du retard. Et puis la littérature israélienne adore traiter des questions nationales, quand le roman policier est indifférent à la nation et à la religion (c’est pour ça qu’il est plus universel), et traite plutôt des questions de violence, d’aliénation urbaine, ou de psychologie du criminel et de la victime. Dans la littérature israélienne il faut toujours répondre à des questions relatives à l’identité du peuple juif pour être considéré comme un vrai écrivain. Le roman noir ne s’occupe pas de ces questions-là. De plus, la société israélienne ne peut pas imaginer l’agent de police comme un héros, à la différence de la France avec Maigret ou de l’Italie avec Montalbano. L’origine séfarade de la plupart des policiers explique peut-être aussi que la littérature israélienne lui préfère ses héros soldats ou agents du Mossad.

Page — Votre inspecteur passe complètement à côté de son enquête. Il doute de lui-même parce que sa première intuition a été mauvaise. Cela crée une atmosphère tout en fragilité, absolument magnifique.
D. M. — C’était une des premières choses que je savais d’Avraham. Je voulais un détective qui se trompe. Par simple souci de réalisme (pourquoi les détectives auraient-ils toujours raison ?). J’aime vraiment le roman noir, il est toute ma vie. Mais il y a une chose que je n’aime pas en lui, et même que je crains, c’est qu’il voit le monde rempli de coupables. Fondamentalement, le projet historique du roman policier est d’incriminer le monde (sauf chez Simenon). Je voulais inventer un détective qui pense que les gens sont innocents. Je voulais un détective qui ne cherche pas de traces de culpabilité, mais des fragments d’innocence. Je le préfère comme ça, même si cela veut dire qu’il ne voit pas toujours tout.

Page — L’enquête que mène l’inspecteur Avraham est interrompue par un étrange voyage à Bruxelles. Cet épisode « casse » l’action de votre roman et apporte une note mélancolique de plus à cette histoire que l’on trouve très rarement en littérature policière. Cela m’a énormément plu.
D. M. — En fait, c’est l’un des chapitres que j’aime le plus, et il n’a pas toujours été compris. Une de mes séries policières préférées est celle de Maj Sjöwall et Per Wahlöö, avec le détective Martin Beck (Rivages). Ils montrent aux écrivains de romans policiers qu’un roman rythmé n’est pas nécessairement rapide. Ils m’ont enseigné la durée. Or j’aime la durée dans la littérature en général et dans les romans policiers en particulier. Le chapitre sur Bruxelles donne de la durée à mon roman. De plus, je voulais confronter mon détective israélien, qui travaille dans un pays où la fiction policière n’est pas possible (ou pas aimée), à un détective européen qui travaille, lui, en pays conquis.

Page — Votre inspecteur a comme passe-temps favori de lire des romans policiers et de chercher en eux le truc qui cloche et remet en cause la crédibilité de l’enquête telle que nous la présente le romancier… Êtes-vous aussi ce genre de lecteur, et quels sont d’ailleurs les auteurs de romans policiers que vous lisez ?
D. M. — La vérité est qu’au lieu d’Une disparition inquiétante, je devais finir une thèse de doctorat sur l’histoire du roman policier, dont le sujet était le suivant : chaque roman policier peut être lu deux fois ; une fois avec le détective, une autre contre lui. Et on peut toujours prouver que la solution n’est pas celle qu’il nous propose. Ce ne sont pas les auteurs qui décident ou créent ça, mais le genre lui-même. Pourtant, je n’ai pas eu la force de le développer dans une thèse académique ; j’ai donc écrit un roman. Quant à mes auteurs de prédilection, ce sont Simenon et Sjowall-Wahloo. Je peux en ajouter d’autres, tels Edgar Poe, Émile Gaboriau, Henning Mankell, Karin Fossum et, bien sûr, Fred Vargas.

Page — Votre enquête est très intime, menée autour de quelques personnages habitant tous le même quartier de Tel-Aviv. Elle évacue dans le même temps tous les problèmes de sécurité extérieure (la Palestine, l’immigration). On en oublierait presque que l’on est en Israël ! Est-ce volontaire de votre part ?
D. M. — En fait, j’ai voulu demander à la littérature israélienne et aux Israéliens s’ils étaient prêts à lire autre chose que des romans concernant l’identité nationale et se déroulant dans des Kibboutz ou des bases militaires, pour s’intéresser à des histoires de classe, par exemple, qui se déroulent dans la banlieue de Tel-Aviv et qui n’auraient aucune résonance avec les questions dites « importantes » de la littérature locale. C’est pour cela que j’ai imaginé cette intrigue autour d’un gamin de 16 ans qui disparaît en raison d’événements qui n’ont rien à voir avec le conflit. Mais vous savez, Une disparition inquiétante est seulement le début d’une série, et, pour le moment, Avraham est un agent de police relativement secondaire dans une banlieue où vivent presque exclusivement des Juifs. Par la suite, il va prendre du grade et rencontrer des cas de nature différente…

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