Entretien Sagan 1954 de Anne Berest

Véronique Marchand Librairie Coiffard (Nantes)

Écrire sur Françoise Sagan n’est sans doute pas chose aisée, on l’a tant fait. Anne Berest a relevé le défi et l’a réussi en retraçant l’histoire vraie de cette jeune fille brillante qui attend avec tant d’impatience que « quelque chose » arrive. Sagan 1954, ou la naissance d’un grand écrivain, est aussi la belle rencontre de deux femmes réunies dans l’écriture.

En ce début janvier 1954, Jean Cocteau s’éteignait doucement, son époque était terminée et sans doute le savait-il. Quelques mois plus tard, Françoise Quoirez devenait Françoise Sagan pendant que Roger Vadim s’apprêtait à créer Brigitte Bardot. Une France stupéfaite découvrait celles par qui le scandale allait arriver et qui, bien malgré elles, entraient dans la légende. Soixante ans plus tard, on a oublié, et les nouvelles générations l’ignorent, le séisme qu’a provoqué la parution de Bonjour tristesse. L’auteure de ce roman jugé sulfureux n’avait que 16 ans. Le mythe Sagan venait de naître, pour le meilleur et pour le pire. Anne Berest a écrit un texte très personnel, entre autofiction et biographie, récit et journal, dans lequel deux femmes se croisent et se répondent. Anne, démunie face au chagrin qui l’habite, s’en remet à Françoise, n’hésitant pas à puiser dans l’énergie de cette jeune fille si gaie, généreuse et libérée des conventions, la force qui lui fait momentanément défaut.

Page — Françoise Sagan a suscité nombre d’articles et de biographies. Écrire sur elle est audacieux. Qu’est-ce qui vous a motivée pour lui consacrer un livre ?
Anne Berest — En septembre dernier, Denis Westhoff – le fils unique de Françoise Sagan – m’a proposé d’écrire un livre sur Bonjour tristesse car nous allions fêter les soixante ans de sa parution. La première chose qui m’a semblé audacieuse, c’était le temps : le livre devait sortir impérativement au printemps ! Mais le sujet était tellement excitant pour un romancier que je me suis lancée à corps perdu.

Page — Comment expliquez-vous que Françoise Sagan soit toujours aussi fascinante pour autant de personnes ? Vous-même constatez la réaction d’immédiate sympathie à la simple évocation de son nom.
A. B. — On parle de la « légende Sagan » à juste titre ! Cette jeune fille, mineure, va vendre des millions de livres tout en ayant l’élégance morale de prendre tout cela à la rigolade ! C’est fascinant. Sans compter les bagnoles, les fêtes, les excès… tout ce qui fait d’elle un personnage flamboyant qui a marqué l’inconscient collectif. Ce qui m’a passionnée, en écrivant ce livre, c’est « l’avant » légende. Regarder à la loupe le moment de la bascule.

Page — Lorsque vous écrivez ce texte, vous souffrez terriblement et vous relevez le défi de raconter une année de la vie d’une jeune fille encore inconnue, (encore) très heureuse et insouciante qui s’apprête à publier son premier roman avec un titre qui ne peut que résonner en vous : Bonjour tristesse. Est-ce pour cela que vous avez choisi de vous mettre en perspective, plutôt que d’écrire une biographie ?
A. B. — Je ne crois pas avoir « choisi » de me mettre en perspective, mais plutôt, je dirais que cela s’est imposé dans l’écriture… Parfois, j’ai l’impression étrange que c’est le livre qui choisit sa forme et non l’auteur. Disons que la situation était très particulière émotionnellement. Les recherches historiques, la rencontre avec Sagan : tout cela me passionnait, presque m’obsédait. Et en superposition, dans le même moment, je vivais une séparation très douloureuse. Si bien qu’en écrivant sur Françoise, quelque chose d’autre jaillissait, le besoin de nommer ce que j’étais en train de vivre. Les deux années, 1954 et 2014 se sont un peu mêlées. Mais la parution de Bonjour tristesse demeure le sujet principal du livre.

Page — Votre livre, qui n’est ni un roman, ni une biographie, ni un journal, ni un récit mais une histoire, comme vous l’écrivez joliment, vous a autorisé à rêver certaines scènes de la vie de Françoise Quoirez…
A. B. — En effet, à la différence d’un biographe, je me suis autorisée à reconstituer des scènes. En cela, mon livre est plus proche d’un « roman historique » que d’une « biographie ». Même si j’ai été très rigoureuse dans mon travail de recherches. Mais, par exemple, Florence Malraux (qui fut la meilleure amie de Sagan) m’a raconté qu’elle dînait de temps en temps chez Marguerite Duras à cette époque. Tout de suite, je lui ai demandé : « Et Françoise, elle venait avec vous ? C’est probable, m’a-t-elle répondu, mais je ne peux pas vous l’assurer. » Un biographe n’aurait pas pu, par souci journalistique, utiliser cette information. Mais moi, romancière, j’avais le droit de mettre mon imagination en marche et d’écrire la rencontre entre la petite Françoise encore inconnue et la grande reine Marguerite…

Page — Un écrivain qui écrit sur un écrivain est-il comme un acteur qui endosse son costume de scène et devient son personnage ? Vous êtes d’ailleurs aussi comédienne !
A. B. — Ah non je ne suis pas comédienne ! (Rires) J’ai joué un petit rôle dans La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli et Jérémie Elkaïm parce qu’ils sont des amis. Pour ce film un peu particulier, ils voulaient que leurs proches jouent les scènes, et non des comédiens professionnels. J’ai beaucoup aimé cette expérience, mais jouer la comédie est un métier et un art à part entière ! Pour revenir à votre question, je dirais que j’ai abordé Françoise Sagan comme tous les personnages de mes romans : je mange leur tête.

Page — Jusqu’à quel point vous êtes-vous identifiée ?
A. B. — Je vivais un moment douloureux, je me sentais très seule et ce fut comme si Françoise Sagan me montrait le chemin de la légèreté. Donc ce qui s’est passé pendant ces cinq mois d’écriture est plus de l’ordre d’une hallucination que d’une identification ! Elle était là, avec moi, comme une amie avec qui je pouvais avoir de longues conversations, à travers ses livres, ses entretiens. Mais je n’aurais pas pu me confondre avec elle : d’abord, en 1954, Françoise Quoirez a 18 ans… et moi j’en ai 35. Et puis nous sommes si différentes, je ne sais pas conduire de voiture, je n’aime pas être entourée de monde, ma vie actuelle ne m’autorise pas l’insouciance. Mais justement, toutes ces différences m’ont fait du bien. C’est un modèle, car cette femme ne se prenait jamais au sérieux, même lorsque, à 18 ans, elle devient la romancière française la plus connue dans le monde. Tennessee Williams lui-même n’en revenait pas !

Page — Comment revient-on à soi le travail terminé ?
A. B. — J’ai constaté que, le jour de leur sortie, mes livres s’en vont de moi. C’est terminé. Il n’y a plus que le prochain qui compte. C’est très particulier, tout se passe comme si, dans la nuit, la séparation s’opérait. Magiquement. Faisant la place pour le prochain. Mais disons qu’entre-temps, j’ai été traversée, je reviens à moi un peu différente de ce que j’étais au début de l’écriture. Certaines lignes ont bougé.

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