Entretien M pour Mabel de Helen Macdonald

François Reynaud Librairie des Cordeliers (Romans-sur-Isère)

Fascinée par les faucons depuis l’enfance, Helen Macdonald raconte comment le dressage d’un autour l’a aidée à se reconstruire après la mort de son père. Moi qui n’aime ni les oiseaux, ni les livres de deuil, j’ai dévoré ces près de 400 pages comme jamais ! Une expérience littéraire incroyable.

Pourquoi, moi qui ne connais rien a la fauconnerie, ai-je aussi facilement pu entrer dans votre univers ?
Helen MacDonald — Parce que Mabel est un merveilleux personnage ! Les autours sont, pour parler simplement, des créatures géniales. Je suis certaine qu’une partie du succès du livre est due à leur pouvoir magnétique singulier. Quand j’étais petite, j’ai pensé qu’ils étaient ce que le monde avait créé de plus parfait et de plus beau. Pour être honnête, je le crois toujours. Billy Casper, le jeune héros du roman des années 1960 de Barry Hines, Kes (Folio Junior), dit que, lorsque ces oiseaux volent, « tout semble devenir silencieux », ce qui suggère que les faucons peuvent instiller une certaine crainte, morne et religieuse – et c’est ce qu’ils ont fait pendant des milliers d’années à travers une myriade de cultures. Peut-être qu’une partie de mon amour pour eux s’inscrit dans cette longue histoire. L’autre raison est que ce livre n’est pas seulement consacré aux autours ou à la nature. Il s’agit surtout d’un texte sur le deuil et l’amour. Et ce que signifie être un humain. C’est un roman qui se penche sur la question fondamentale du nature writing et la vieille interrrogation de Thoreau : « Comment vivre ? ».

Pourquoi avoir attendu la mort de votre père pour décider d’acquérir votre premier autour ?
H. M. — Suite au choc d’une perte soudaine, votre processus de prise de décisions n’est pas logique. Après la mort de mon père, je ne pensais qu’à une chose : obtenir un autour. J’avais dressé beaucoup de faucons, mais n’avais jamais voulu un autour auparavant. Je savais que le dressage de celui-ci serait la meilleure façon de surmonter mon chagrin, parce que les autours sont parmi les plus difficiles à apprivoiser et accaparent beaucoup de votre temps. Aussi, j’estimais qu’il émanait des autours quelque chose d’étrange, de surnaturel, comme s’ils provenaient d’un autre monde, au-delà du nôtre – tout cela s’est mélangé à mon souhait impossible de voir revenir mon père de l’endroit où il avait disparu. J’ai cherché à obtenir un autour parce que je ne voulais pas faire le deuil de mon père. Du jour au lendemain, mon autour est devenu tout ce que je voulais être : solitaire, pleine de sang-froid, puissante, essentielle, sans aucune émotion que l’on aurait pu qualifier d’« humaine ». Au fond de moi, je voulais lui ressembler. Je l’ai d’ailleurs voulu beaucoup trop, et ma sur-identification était similaire au besoin que ressentent certaines personnes qui se tournent vers l’alcool ou la drogue, ce besoin d’effacer toute la douleur que vous ressentez. Au cours de longs mois de solitude et de chasse avec mon autour, j’ai vraiment commencé à me sentir comme un faucon. Le livre retrace le parcours de cette transmission psychologique bizarre… et comment il m’a presque détruite, avant que je ne réussisse à abandonner le monde exquis et muet du faucon pour revenir à une vie humaine.

Votre livre peut aussi être lu comme une conversation avec une certaine symbolique médiévale liée à la fauconnerie.
H. M. — C’est une question fascinante. La conversation avec le passé la plus soutenue du livre est en lien avec la vie et les œuvres de l’écrivain T. H. White, qui a essayé d’entraîner un autour dans les années 1930 et est tombé dans une sorte de piège : le glamour médiéviste de la fauconnerie. Les fauconniers européens du xixe siècle adoraient la fauconnerie pour la même raison, et de telles images peuvent être politiquement périlleuses. L’une des raisons pour laquelle l’élite nazie a approuvé la fauconnerie était qu’elle la percevait comme un élément retrouvé d’un âge d’or perdu. Mais ce qui m’a attirée, moi, jusqu’à mon autour Mabel, n’était pas cet aspect de l’Histoire. J’ai rejeté ce rapport romantique, mythique de la fauconnerie. J’ai voulu oublier l’Histoire, oublier tout. J’ai voulu vivre dans le présent éternel de l’esprit du faucon, où il n’y a aucun avenir, aucun passé, rien que le soleil et le gel. Le vol. C’était mon refuge face à la douleur.

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