Dossier Un petit roman Lumpen de Roberto Bolano

Par Olivier Renault, Librairie L’Arbre à Lettres, Paris 14e

Trois livres d’un coup, comme une trinité, pour découvrir un Bolaño différent des Détectives sauvages ou de 2666, mais toujours animé de cette fulgurance qui imprègne certains de ses premiers textes ( Anvers ) et que caractérise l’exploration des bas-fonds de la société et de l’« âme ».

On sait que Bolaño se concevait d’abord et avant tout comme poète. On ne connaissait toutefois pas encore, en France, sa production poétique. Les lecteurs de Entre parenthèses (Bourgois, 2011) avaient perçu son admiration pour Nicanor Parra et ses antipoèmes. Ils peuvent enfin apprécier les éclairs poétiques de ses Chiens romantiques . Ils découvriront aussi, avec Trois et avec ce court, dense et énigmatique roman, Un petit roman lumpen, des textes qui y répondent, comme se répondent les voix dans les chœurs baroques.

Roman « lumpen » ? Oui, ce sous-prolétariat en haillons, sans conscience politique, danger pour la révolution elle-même, car sans cause, est un milieu qui intéresse depuis toujours Bolaño, notamment depuis son premier roman écrit avec A. G. Porta, Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce . Deux jeunes adultes se retrouvent orphelins suite à l’accident de voiture de leurs parents partis en vacances dans le sud de l’Italie. Ils doivent survivre dans l’appartement familial avec une maigre pension qui suffit à peine à les nourrir. Il leur faudra bien se débrouiller pour dégotter d’autres moyens de subsistance. La narratrice trouve du travail comme shampouineuse et son frère dans une salle de sport. Mais cela ne suffit pas à vivre, encore moins à développer des projets d’avenir. « J’y pensais tellement [au futur] que le présent était arrivé à faire partie du futur, la partie la plus étrange » . Le frère fait venir deux amis à la maison, un Bolonais et un Lybien, amis étranges mais respectueux qui s’installent dans la chambre des parents morts. Les trois garçons fomentent un coup chez un ancien acteur vedette devenu aveugle, n’hésitant pas pour cela à dévoyer leur sœur et amie… Devenue la maîtresse de l’acteur, elle cherche à l’insu de celui-ci son coffre-fort, évoluant sans encombre dans l’obscurité de la maison, portée par un état proche du rêve : « je me mettais à penser aux rêves et à la vie, et c’était comme me mettre à penser à mes rêves que j’oubliais avec une si grande rapidité et à ma propre vie qui ressemblait à un rêve, et je n’arrivais nulle part, rien ne devenait plus clair à l’intérieur de ma tête » .

C’est d’ailleurs le lien principal entre les trois livres, le rêve. Le rêve dans sa dimension d’inquiétante énigme à déchiffrer, le rêve comme expérience physique et nerveuse. Le premier et le troisième texte de Troi s sont composés dans cette perspective. Le dernier, intitulé « Un tour dans la littérature », est une série de rêves fulgurants : « J’ai rêvé que je traduisais le Marquis de Sade à coups de hache. J’étais devenu fou et je vivais dans une forêt. » Dans Les Chiens romantiques, ces éclairs de rêves (« J’ai rêvé de détectives glacés dans le grand/réfrigérateur de Los Angeles/dans le grand réfrigérateur de Mexico ») s’accompagnent d’un réalisme cru et sensible, tels les magnifiques portraits de femmes, « Lupe » et « La Française ».

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