Jeunesse Dès 3 ans

Julia Donaldson

Mamie Gruffalo

✒ Jean-Marie David-Lebret

(Librairie Lo Païs, Draguignan)

Deux décennies. C’est le temps qu’il aura fallu pour voir la famille des monstres les plus attachants de la littérature jeunesse s’agrandir. Après le phénomène mondial Gruffalo (1999) et sa suite Petit Gruffalo (2004), Julia Donaldson et Axel Scheffler closent ici leur série très brillamment.

« Ta grand-mère vient chez nous » : voilà une nouvelle qui réjouit la petite Gruffalo. Soucieux de lui offrir un accueil digne de ce nom, le père et sa fille se mettent en quête d’une bête qui pourrait être servie en ragoût. Ils croisent une galerie de figures bien connues des lecteurs : le Renard, le Hibou et le Serpent. Mais la partie de chasse vire au burlesque. Toutes ces proies suggèrent un plat plus raffiné, jusqu’à ce que la Souris se retrouve capturée. C’est là que l’album déploie son véritable génie narratif. Pour éviter de finir dans le chaudron, la Souris emprunte la ruse de Shéhérazade dans Les Mille et Une Nuits : l’imagination. Chaque soir, elle raconte des histoires palpitantes qu’elle interrompt avant la fin. Elle endort ainsi la vigilance de ses geôliers et grignote patiemment sa cage en bois. Le suspense devient son ultime passeport pour la liberté. Les lecteurs fidèles reconnaîtront au passage plusieurs aventures du duo, notamment La Sorcière dans les airs, Où est ma maman ? et La Baleine et l’Escargote. Ces clins d’œil récompensent la mémoire des enfants déjà familiers de ces albums, tout en faisant de Mamie Gruffalo une invitation à les redécouvrir. Hommage à la transmission, l’album joue avec le plaisir de reprendre un récit pour le faire vivre à quelqu’un d’autre. La boucle se referme avec élégance : la Souris raconte, la petite Gruffalo écoute puis transmet, et la grand-mère consigne le tout dans son carnet. La Souris triomphe par son art de captiver. Sous l’humour, l’album rappelle que raconter, c’est transmettre une manière de regarder le monde, d’apprivoiser la peur et de partager le plaisir d’inventer et de rire ensemble. Sublimé par les pinceaux chaleureux d’Axel Scheffler, l’album brille aussi par sa virtuosité verbale. Entièrement écrit en alexandrins aux rimes impeccables, le texte se prête à merveille à la lecture à voix haute, invitant parents et enfants à jouer avec les intonations. Saluons la traduction de Jean-François Ménard, traducteur d’Harry Potter, qui restitue toute la verve de l’œuvre originale. Quant à la grand-mère tant attendue, elle se fait désirer tout au long de l’intrigue, retranscrivant l’impatience de l’enfant qui attend un être cher, avant une apparition pleine de surprises. Tendrement malicieux, ce troisième opus est un sommet de malice, une ode magnifique au plaisir de conter et de faire voyager les fables à travers les générations. Un futur classique à engloutir comme un bon bouillon très chaud.

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