Chronique En descendant les fleuves de Éric Faye, Christian Garcin

DOMINIQUE PASCHAL, Pigiste ,

L’œil et l’imaginaire sans cesse aux aguets moissonnent des images et des mots. De l’Extrême-Orient russe, les carnets rapportés transportent le lecteur, véritable passager clandestin, vers la vastitude. Et les photos de Christian Garcin, sans légende, ouvrent au monde magique « du réel passé ».

Été 2010, direction Iakoutsk à partir de Moscou pour un vol de 5 680 kilomètres. Après avoir survolé six fuseaux horaires et perdu vingt degrés centigrades à l’atterrissage, le fleuve Léna accueille Éric Faye et Christian Garcin pour un périple vers l’Extrême-Orient russe, au-delà du cercle Arctique. Cet espace ouvert au tourisme depuis la chute de l’URSS se découvre sur un bateau qui descend la Léna jusqu’à son embouchure. Le fleuve, dont le lit est si vaste qu’aucun pont ne l’enjambe, s’étale voluptueusement sur un sol très particulier : le permafrost, gelé en profondeur. Le Far East russe est une terre sauvage au climat rude qui se compose d’« immensités très peu arpentées ». La carte présentée en introduction se révèle précieuse pour descendre jusqu’à l’océan Glacial Arctique ! Le temps suspendu des journées de navigation offre un temps à soi, un temps pour tenir un journal de bord, méditer, s’émouvoir ou lire des récits de voyageurs avides de terres inconnues, regarder les rives lointaines disparaître dans la lumière d’un jour qui ne faiblit pas.

Les photos en noir et blanc jalonnent le parcours et donnent une idée de l’infinitude de ces lieux où l’homme n’a pas vraiment sa place. Le récit a une force particulière avec le « je » utilisé. Il rend compte du regard des deux écrivains : « un “je” muni de quatre jambes, quatre yeux et quatre oreilles, une chambre d’écho démultipliée ». Ce travail commun résulte à l’évidence d’une complicité forte et d’une communauté de pensée mue par un désir commun donne une lecture passionnante. En mêlant le rapport quotidien des découvertes géographiques et humaines à des connaissances historiques ou littéraires, le lecteur se nourrit d’images, de divers points de vue et d’émotions. Dans le port de Tiksi, qui marque la zone frontalière avec le Grand Nord russe établie par l’homme, le voyage s’achève entre béton et ferrailles.

Si les auteurs des carnets étaient cachés sour le « je », les photos dans Le Minimum visible émanent toutes de Christian Garcin. La figure tutélaire de Borges plane sur l’ensemble, donne son ton si singulier au livre. La pluralité des mondes domine dans cet inventaire de l’ailleurs avec une sensibilité plus forte vers l’Asie. La richesse du travail de mise en miroir, ces diptyques offrent un jeu littéraire en soi : similitude, assemblage de formes, allers-retours sans frontières, mise en abyme. Ainsi ce rocher d’une plage portugaise évoquant une vache couchée aux couleurs chatoyantes et à la chair « incandescente », auquel répond un taureau irlandais au repos à la peau luisante ; ou cette fresque du port de Tiksi qui vante sa jeunesse et l’avenir qu’elle incarne en vis-à-vis du portrait d’une famille mongole nombreuse. En parcourant le livre, on a le sentiment de participer à un jeu borgésien où les images appellent les souvenirs : « Le réel dans ces moments-là se contorsionne, le temps se plie » et la beauté du monde apparaît.

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