Dossier Casanova Le Bel âge de Giovanni Giacomo Casanova

Par Olivier Renault, Librairie L’Arbre à Lettres, Paris 14e

En février 2010, la BnF a acheté le manuscrit original d’Histoire de ma vie, de Casanova. C’est, pour les amoureux de la littérature libertine et les amoureux de la liberté tout court, un événement majeur. Le manuscrit, écrit en français, fera l’objet d’une nouvelle édition intégrale en Pléiade. La BnF réalise une exposition dont voici le catalogue.

Il faut le dire sans ambages : ce livre est un enchantement. Un très grand format assez inhabituel, qui permet de reproduire, en son cahier central, une belle série de fac-similés du fameux manuscrit d’ Histoire de ma vie . Un papier d’excellente qualité, des reproductions superbes (peintures d’époque, gravures, cartes, des photos d’objets, des menus….) : un plaisir pour les yeux, l’intelligence, la joie du toucher et de l’odeur du papier et de l’encre. Elle est cohérente cette volupté multiple, elle fait écho au sensuel Casanova – et démontre l’indéniable avantage du livre papier sur le livre électronique.

Sous la direction de Marie-Laure Prévost (conservateur général au département des Manuscrits de la BnF) et de Chantal Thomas (essayiste et romancière, spécialiste de Sade et Casanova), un panel des meilleurs spécialistes du libertin vénitien : Michel Delon (auteur, notamment, d’un « Découvertes-Gallimard » sur Casanova), Helmut Watzlawick, Alain Jaubert, Daniel Roche, Ilona Kovács et quelques autres.

Le libertinage de Casanova se distingue de celui des roués français, réels (le Duc de Richelieu) ou personnages (Valmont, Versac) en ce qu’il n’est pas soumis à un système, aussi efficace soit-il. Casanova est un être de l’affranchissement qui invente au jour le jour sa propre liberté, qui improvise en fonction des circonstances et de la femme qu’il désire. Un être s’octroyant sa souveraineté, ne demandant à personne la permission de vivre à plein, de jouer, jouir, aimer, parfois tricher, dilapider sa fortune lorsqu’il en a, de partir lorsqu’il sent qu’il est temps, pour éviter de se fixer, quitte à trouver son remplaçant auprès de la femme qu’il quitte. « J’ai aimé les femmes à la folie, mais je leur ai toujours préféré ma liberté. » Devise qui en vaut bien d’autres, surtout lorsque l’on sait que Casanova, aux antipodes des roués ou des libertins de Sade, s’il considère les femmes comme objet de désir, les regarde aussi comme sujet. Le libertinage, c’est le mouvement (de la pensée, des corps, du désir). Chantal Thomas analyse finement cette dimension essentielle à Casanova, « né à la vie par la magie de l’amour et à la raison par le plaisir et l’observation du mouvement » (l’épisode du burchiello où il comprend tout seul que c’est la terre qui tourne autour du soleil et non l’inverse). Tout en lui bouge et doit bouger : les humeurs (« Casanova opte pour le sperme contre le phlegme et s’embarque pour une existence mouvementée »), ses pensées, son corps. Il ne cesse de voyager, par goût ou, souvent, par contrainte, une histoire (amoureuse ou non) ayant mal tourné. C’est toute l’Europe qu’il visite : Rome, Corfou, Constantinople, Amsterdam, Vienne, Saint-Pétersbourg, Prague, Madrid, Marseille, et tant d’autres villes, avec une prédilection pour sa ville natale et pour Paris. Savoir arriver, savoir partir : « Il a un talent spectaculaire de l’arrivée, ou de l’entrée en scène, et un art aussi sûr, quoique, par définition, beaucoup plus discret, de l’éclipse », ajoute Chantal Thomas. Mais il possède aussi, comme le précise Alain Jaubert, l’art de se « faufiler » : « ce terme emprunté à la couture rend bien l’idée d’insinuation habile. Se glisser adroitement dans toutes les couches de la société de son temps, telle a été une des principales activités de Casanova. Pas seulement pour sortir d’une condition familiale assez modeste et s’élever jusqu’à la richesse et la considération », mais aussi pour devenir un « explorateur, vagabond curieux, une sorte d’encyclopédiste sociologue ». Se faufilant, se déguisant. Car pour lui, « l’habit fait le moine », affirme Michel Delon. « Il fournit un statut et une identité. Savamment utilisé, il peut être source de plaisir et de pouvoir. » Il n’aime rien tant que les travestissements (Bellino, Henriette), les déguisements, les parures, les étoffes. N’ouvrira-t-il pas, à Paris, un commerce d’étoffes – qui lui sert aussi de vivier à jolies jeunes femmes ? (Vous trouverez de très belles reproductions d’échantillons d’étoffes de l’époque recueillis par… le maréchal de Richelieu !) S’il aime déshabiller les femmes, il aime tout autant les habiller. Plaisir des yeux et du toucher, amour de la matière. Il faut savoir se servir des apparences pour séduire, briller et tromper. Charlatan ? Casanova ne répugne pas à jouer de la crédulité des autres pour parvenir à ses fins, quitte à être parfois la victime de ses tours. Dès l’enfance, guéri par une sorcière de Murano, il gardera une sorte de fascination pour la magie sous toutes ses formes. On connaît l’épisode célèbre avec Mme d’Urfé, ses rencontres avec le comte de Saint-Germain ; et sa mystification auprès de son futur protecteur, Bragadin, est aussi drôle que symptomatique : se faisant passer pour médecin, il sauve le patricien et chasse les vrais médecins incompétents, puis devient son oracle. Homme des Lumières, il assume aussi sa « part d’ombre », car il tient à « absorber tous les savoirs possibles, les exotériques comme les ésotériques » (Jaubert). Cette curiosité inlassable relève d’un formidable appétit de vivre, caractérisé par l’appétit tout court. Voyez ce très beau chapitre « Les Festins de Casanova », d’Ilona Kovács : son goût des écrevisses, des huîtres, des mets relevés (« morue de Terre-Neuve bien gluante », « gibier au fumet qui confine », fromages hérissé d’asticots…), vins de Bourgogne, champagne et chocolat, notamment. Vous y verrez une reproduction d’un étonnant menu de l’époque et un catalogue des mets préférés de notre héros. Sans oublier la permanence de la musique (librettiste pour Mondonville et Rameau, l’a-t-il aussi été avec Da Ponte pour le Don Giovanni de Mozart ?), son goût de l’aventure (Roche).

Pour compléter le voyage, lisez aussi Casanova. Histoire de sa vie par Michel Delon : bonne introduction au libertin vénitien, petit panorama portatif, clair, joliment illustré et bien documenté. Paraît aussi une anthologie composée d’extraits de l’édition à venir en Pléiade. Des épisodes connus (Bettine, Henriette, M.M., l’évasion) d’autres moins (Christine). Si cela peut donner une idée de la variété de ses aventures, on pourra regretter les coupes : pourquoi n’avoir pas gardé la scène de l’exorcisme dans « Bettine », qui ouvre l’aventure à une tout autre dimension ? Pourquoi avoir retiré Bernis de la si belle histoire avec M.M. ? C’est en enlever du sel et de la force. J’eusse préféré le principe d’une anthologie suivie. Mais elle a le mérite de montrer la variété de ses aventures.

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