Dossier Pasolini Roma de Collectif (Jordi Ballo, Alain Bergala, Gianni Borgna, Graziella Chiarcossi)

Olivier Renault Librairie L’Arbre à Lettres (Paris 14e)

La Cinémathèque française, en collaboration avec des institutions de Barcelone, Berlin et Rome bien sûr, rend hommage au grand réalisateur italien, et plus spécifiquement à son rapport intense, charnel et critique avec la Ville Éternelle. L’exposition est accompagnée d’un superbe catalogue.

Outre le plaisir des yeux et des oreilles (photos, textes, chansons par Laura Betti, l’émouvant Cendres de Gramsci lu par l’auteur, extraits d’entretiens et de films) que procure l’exposition, s’ajoute celui, voluptueux, des mains parcourant ce somptueux catalogue. Le numérique a d’autres vertus, mais il ne remplacera pas ce plaisir tactile, odorant et visuel des diverses qualités de papier qui composent le Pasolini Roma. Des gris, du noir, du jaune, du blanc cassé : code couleur pour les niveaux d’interventions, alternant les entretiens, témoignages, lettres, poésie. Aussi riche que passionnant et stimulant. Fuyant l’alcoolisme de son père et divers tracas de sa vie frioulane (exclu de l’Éducation nationale parce que membre du PCI), Pasolini arrive à Rome avec sa mère le 28 janvier 1950. Il n’a pas encore 28 ans. C’est pour lui le début d’une longue histoire, passionnelle, charnelle, lyrique, violente, avec son lot d’enchantement et de désillusions. Rome, Pasolini en fait vite le tour, sans pour autant l’épuiser : quittant rapidement le centre pour sa périphérie pauvre des borgate, ces faubourgs proches de bidonvilles où le sous-prolétariat, chassé du centre par Mussolini, se masse en tentant de survivre (l’ironie veut que Pasolini ait souvent vécu en des lieux d’architecture fasciste : l’EUR, Sabaudia…) Ce quart-monde fascine Pasolini, qui partage un moment leur vie. Ce sont ces pauvres, naïfs et magnifiques, qu’il exaltera dans ses poésies, ses romans (Les Ragazzi) et ses films (Accatone, Mamma Roma). Le jour, Pasolini travaille dur, écrit, s’engage politiquement, lutte contre la bourgeoisie, le fascisme et ce qu’il appellera le « génocide culturel » que constituent la grande consommation et l’acculturation par les mass media. La nuit, il sort, drague, arpente Rome et ses borgate, vit intensément : « J’aime si férocement, si désespérément la vie, qu’il ne peut rien m’en venir de bien : j’entends les données physiques de la vie, le soleil, l’herbe, la jeunesse ». Ce vice, « il ne me coûte rien, et il y en a une abondance infinie, sans limites : et moi, je dévore, je dévore… Comment ça finira ? Je n’en sais rien… » On suit donc son parcours jusqu’à cette nuit où, entre Toussaint et Fête des Morts, à 35 km de Rome, Pasolini est battu à mort dans des circonstances non encore élucidées à ce jour. Le mensonge d’État ne trompe personne, mais justement, précise Emanuele Trevi dans Quelque chose d’écrit, « la force d’une vérité officielle ne consiste jamais dans le fait que quelqu’un y croie » ; pire, elle « sert à tout, sauf à être crue ». Bien au-delà d’une réflexion sur l’assassinat du poète, l’auteur raconte ses recherches au Fondo Pasolini, à Rome, dirigé à l’époque par l’actrice et chanteuse Laura Betti (gardienne du temple aussi folle que verbalement violente et vulgaire). Les analyses qu’il nous livre de Pétrole sont le plus souvent lumineuses, notamment quant à son élaboration ainsi qu’aux épisodes de transformations sexuelles des personnages. En deux livres, toute la rage et le courage de Pasolini.

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