Chronique La Route étroite vers le nord lointain de Richard Flanagan

  • Richard Flanagan
  • Traduit de l’anglais (Australie) par France Camus-Pichon
  • Coll. «Coll. « Lettres des Antipodes »»
  • Actes Sud
  • 06/01/2016
  • 432 p., 23 €

Richard Flanagan, auteur australien, signe un sixième roman puissant et bouleversant, couronné en 2014 du prestigieux Man Booker Prize. Il invite à revisiter une partie de l’histoire de son pays en portant un regard sans concessions sur l’homme – ou ce qu’il en reste quand il en est réduit à sa plus simple animalité.

Dorrigo Evan est un jeune médecin militaire australien envoyé combattre auprès des Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. Il sera capturé avec son unité par les Japonais, qui les feront travailler (et mourir) à la construction d’une ligne de chemin de fer, voulue par l’empereur, reliant le Siam à la Birmanie. Il a vécu une passion bouleversante avec Amy, la jeune épouse de son oncle et, bien qu’il tente de renoncer à cet amour pour suivre le chemin qui lui était tracé (épouser une jeune femme de bonne famille lui permettant d’accéder à un statut social plus avantageux), c’est bien le souvenir d’Amy qui le maintiendra en vie dans l’enfer des camps de travail japonais. Alors qu’il est devenu un homme âgé, respecté, héros de guerre, Dorrigo Evans doit écrire une préface pour un ouvrage commémoratif sur les événements de la guerre. Il remonte alors le fil de ses souvenirs. Comment trouver les mots pour expliquer ce qu’ils étaient devenus, lui et ses hommes, dans l’enfer de la jungle ? Les mots ne parviendront à prendre tout leur sens que dans les échanges avec ceux qui savent. Ces passages sont sûrement les pages les plus dures du livre, mais aussi les plus intéressantes, car elles nous interrogent sur l’(in)humanité. Dorrigo Evans, devenu « Big Fella-le grand chef », a gagné le respect de ses troupes et a construit une part de son mythe de leader après avoir refusé un steak afin qu’il soit servi aux hommes les plus malades de son unité. Lui-même ne sait pas comment il en est arrivé là. Est-il vraiment cet homme bon, fort et généreux que les autres voient en lui ? Il passera le reste de sa vie à se demander pourquoi il est revenu alors que tant d’autres sont morts. Rien ne nous est épargné de la description du calvaire des prisonniers. Les maladies, les épidémies, les chairs putrides, les punitions arbitraires des Japonais, sont le quotidien de ces hommes qui tentent de résister. Mais à l’image du titre, emprunté à Bashô, il y a une forme de poésie dans cette résistance, une forme d’espoir qui dit l’humanité de ces hommes réduits à l’état de bêtes. Et ce n’est que lorsqu’ils renoncent à leur condition que tout espoir les abandonne. Il y a quelque chose de résolument cinématographique dans certains passages. On pense au Pont sur la rivière Kwaï ou à Furyo, notamment dans la confrontation entre les civilisations et les cultures, d’où émerge, parfois, un certain respect mutuel. L’auteur ne dresse pas une peinture manichéenne de la guerre. Bien sûr, il y a le bien et le mal, mais la frontière reste poreuse. Et quand un des prisonniers se fait battre à mort par les Japonais car une partie de son équipe n’est pas allée travailler sur la ligne, aucun de ses camarades ne se dresse pour se dénoncer ou lui venir en aide. Et ils devront, eux les survivants, reprendre le cours de leur vie rongés par la culpabilité. Quand on a frôlé l’animalité au bénéfice d’une cause que l’on croyait noble, peut-on s’amender ? Comment accepter de survivre à ceux que l’on n’a pas su ou pu aider ? Richard Flanagan apporte des réponses qui font écho à sa propre histoire avec une grande finesse.

Maria Ferragu Librairie Le Passeur de l’Isle (L’Isle-sur-la-Sorgue)

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