Chronique Tout, tout de suite de Morgan Sportès

GÉRALDINE HUCHET, Pigiste ,

En ouvrant ce livre, oubliez tout ce que vous avez lu jusque-là sur l’affaire Ilan Halimi et ceux que les médias ont appelé « le gang des Barbares ». Morgan Sportès, dont on connaît la passion pour les faits divers, tire de cette sinistre affaire un roman d’une grande noirceur.


Déjà, en 1990, l’écrivain faisait paraître L’Appât, résultat d’une longue enquête dont l’adaptation au cinéma par Bertrand Tavernier quelques années plus tard eut un certain succès. Ce roman reconstituait la spirale infernale de deux jeunes hommes qui assassinèrent froidement de riches Parisiens, une jeune femme servant d’appât pour attirer les victimes. Dans Tout, tout de suite, il y a aussi une fille qui attirera un jeune homme supposé riche, parce qu’il était juif. L’écrivain revient sur des thématiques qui traversaient déjà ses précédents textes, soit : mettre en lumière la faillite morale de la société, accentuée par la dictature de l’apparence et de l’argent, et qui conduit certains jeunes fragilisés, en perte de repères, à commettre l’irréparable. Les faits sont connus, l’auteur les rappelle dès le début : « En 2006, un citoyen français musulman d’origine ivoirienne a kidnappé et assassiné, dans des conditions particulièrement atroces, un citoyen français de confession juive ». Cela se passait dans une cité HLM de Bagneux, cela a duré vingt-quatre jours. Cette histoire hautement politique, dont les détails, souvent déformés, ont été repris maintes fois dans les médias, Sportès la romance, mais de façon extrêmement distanciée, sans jamais porter de jugement : partir des faits et les réélaborer pour dire ce qui s’est passé de la façon la plus juste possible (on sent un travail de documentation colossal : épluchage minutieux des minutes des procès, correspondance avec certains des membres de la bande…) et pour faire en sorte que la création littéraire dise la vérité. C’est la logique des événements qui l’intéresse, leur signification implicite : « ce qu’ils nous disent sur l’évolution de nos sociétés ébranlées par la mondialisation ». Alors, pour mener à bien son projet, il change les prénoms des protagonistes… en gardant le même décor. Cela donne un roman envoûtant, presque surchargé de détails, qu’on dévore comme le meilleur des polars. Sauf que cette histoire s’est réellement passée, et que l’on n’oublie jamais cette donnée du problème à la lecture. Évidemment, le style un peu froid et le vocabulaire emprunté aux cités (« Gaulois » ou « jambon-beurre » pour parler des Blancs, par exemple) fera sûrement grincer des dents, d’autant que Sportès appelle un chat un chat et ne mâche pas ses mots. Mais n’est-ce pas la meilleure façon de rendre compte d’une affaire qui, si elle n’était pas si tragique, serait presque drôle tant on se rend compte à la lecture du roman que les personnages, dont certains étaient mineurs à l’époque des faits et d’autres jeunes parents, étaient d’une bêtise affolante, incultes et ratant presque tout ce qu’ils entreprenaient ? Une bande de Pieds Nickelés, en vérité, vivant pour la plupart de petits trafics mais tous obsédés par ce « tout, tout de suite » devenu l’étendard de notre société. Rythmé par des extraits de textes de Jaime Semprun, critique radical de l’État et de la société industrielle décédé l’année dernière, ce roman salutaire est un vrai coup de pied dans la fourmilière de la bien-pensance.

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