Chronique Les Fraises de la mère d’Anton de Katharina Hacker

GÉRALDINE HUCHET, Librairie LE COMPTOIR DES MOTS, Paris

Il arrive parfois d’ouvrir un petit livre (par la taille) qui n’a l’air de rien, mais qui renferme une vision de la vie quotidienne sacrément pertinente. C’est le cas de ce roman, certes délicat, mais à la justesse de ton bluffante. Ne cherchez pas le sucre dans ces fraises-là, vous n’en trouverez pas !

En revanche, comme les personnages qui peuplent cette histoire, vous risquez bien de trouver une saveur un peu amère derrière la douceur de façade : car avouez qu’une histoire d’amour naissante n’est pas des plus faciles à vivre quand l’ex de votre conquête s’avère être un ancien légionnaire plutôt violent, et que votre propre mère perd la mémoire. C’est pourtant ce qui arrive à Anton, antihéros âgé de 43 ans, médecin à Berlin et amoureux de Lydia, médecin elle aussi et mère-célibataire d’un petit garçon. Mais si le quotidien d’Anton est marqué par la routine (visites régulières à ses parents dans leur village, soirées entre amis d’enfance), celui de Lydia est bien plus mystérieux et semble cacher un passé des plus sulfureux… Hacker, comme dans Démunis, son précédent roman sorti en France il y a trois ans, a l’art de distiller un étrange malaise et une sourde inquiétude dans le quotidien le plus banal. Elle passe ainsi d’un point de vue à l’autre, parfois dans la même phrase, ce qui est légèrement perturbant ; et nous faisant perdre pied tout doucement, elle peut ensuite nous faire basculer dans l’effroi. Un petit homme qui surgit quand on ne l’attend pas, tel un gnome malfaisant, une tuerie dans un restaurant asiatique, une imprévisible invasion de limaces, ou même une brusque montée de désir… tout arrive toujours sans crier gare. « Quand Anton entra, il ne comprit pas ce qu’il voyait, sa mère par terre devant le réfrigérateur, mais visiblement consciente, elle n’était pas tombée, une larme coulait sur sa joue, il resta sans voix. Devant son regard, sa mère perdit contenance, elle se tourna vers lui, apparemment, elle ne l’avait pas reconnu tout de suite. […] Il vit qu’elle avait honte. Il lut la peur dans ses yeux, une peur affreuse, et aussi qu’elle savait qu’il n’y avait rien à faire à cela. » Un rythme lancinant, presque hypnotique, pour dire l’autre versant du livre (après les débuts chaotiques de l’histoire d’amour) : la maladie d’Alzheimer de la mère d’Anton. Seules les fameuses fraises du titre, plantées chaque année pour en faire des confitures envoyées à ses enfants adultes, la rattachent encore à la vie. Oui mais voilà, cette année, à cause de cette fichue mémoire qui lui joue des tours, elle a oublié de planter les fraises. Encore un détail qui n’a l’air de rien ? Pas si simple : ces fraises ont le goût du bonheur qui s’enfuit. Doux-amer, évidemment. Il n’est pas interdit d’avoir le cœur serré.

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