Chronique Le Dieu vagabond de Fabrizio Dori

Alexandra Villon Librairie des Marais (Villefranche-sur-Saône)

La deuxième bande dessinée du peintre et illustrateur Fabrizio Dori est un conte, inscrit dans l’époque moderne et envahi par les divinités, aux couleurs explosives et au graphisme protéiforme. Au diable la raison et l’austère réalité ! Laissons place à l’ivresse d’un voyage incertain en compagnie des dieux.

« Elle est bien triste, cette époque sans dieu. » Ainsi se désole Eustis, satyre déchu, exilé du royaume des dieux par une Artémis encore une fois furibonde d’avoir été dérangée dans son bain de nature, et condamné par elle à errer comme un vagabond parmi les hommes, en quête de ses souvenirs, de son paradis perdu et de beaucoup d’alcool pour faire passer tout ça. Autrefois affublé de longues oreilles et de petites cornes, Eustis a perdu ses atours, ses pouvoirs et la compagnie des dieux. Il ne les voit tout simplement plus. Au même titre que l’homme moderne, cartésien, qui s’est détourné des croyances et qui s’est, par là-même, rendu aveugle à la magie du monde. Mais les dieux ne sont pas vraiment morts. Ils sont invisibles à l’œil impie ou endormis, cachés derrière les arbres, dans l’ombre portée de la lune ou sous les traits humains de quelque personnage bohème. Les faunes et les nymphes habitent les forêts de ceux qui les invoquent. En 1917, le sociologue Max Weber définissait la notion de « désenchantement du monde » comme le processus de recul des croyances religieuses et magiques au profit de la science, recul allant de pair avec l’avancée de la modernité. Avec Le Dieu vagabond, Fabrizio Dori va à rebours de cette notion de désenchantement en invitant l’Olympe au royaume des mortels. Pour retrouver sa place dans le cortège de Dionysos, Eustis va se lancer dans une grande épopée, traversant des royaumes, rencontrant des dieux plus ou moins magnanimes, accompagné dans sa quête par un vieux professeur érudit et par le fantôme d’un guerrier hiératique. Certes, les dieux sont fous, mais leur présence, qu’elle relève de croyances ou d’un goût pour l’imaginaire, gonfle le cœur du monde, si enclin à se voir étouffer de grisaille et d’amertume. Fabrizio Dori, fort de son apprentissage aux Beaux-Arts, se livre dans cette continuation moderne de la cosmogonie à un somptueux exercice de style graphique. Son dessin, tel un caméléon, reproduit au fil des chapitres une myriade de styles picturaux : des silhouettes féminines de l’Art Nouveau aux visions des yokais de l’estampe japonaise, en passant par le fauvisme ou l’impressionnisme. Cette bande dessinée est un hommage non dissimulé à Van Gogh, peintre de génie rendu fou parce qu’il avait vu le monde à travers les yeux d’un satyre. Après son très beau Gauguin, l’autre monde (Sarbacane), Fabrizio Dori nous donne à voir un magnifique et savoureux poème épique, bourré d’humour et de références picturales et littéraires.

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