Chronique L'Hôtel de verre de Emily St. John Mandel

Alexandra Villon Librairie La Madeleine (Lyon)

Cinq ans après l’incomparable Station Eleven (Rivages et Le Livre de Poche) qui enrichissait le genre du roman post apocalyptique d’une sensibilité nouvelle et mélancolique, la talentueuse Emily St John Mandel revient avec un roman noir et psychologique envoûtant qui entraîne ses lecteurs au sein des hautes sphères de la spéculation financière.

L’Hôtel Caillette, propriété du milliardaire Jonathan Alkaitis, est un havre de paix installé au nord de l’île de Vancouver, destiné à accueillir une très riche clientèle, auquel on accède seulement en bateau et dont les parois ont été construites en verre. C’est un lieu hors du monde qui se dresse comme un royaume à part : celui de privilégiés dont le rapport à la réalité s’est évanoui à mesure que grossissait leur compte en banque. C’est dans cet hôtel que Jonathan Alkaitis va rencontrer Vincent, une jolie jeune femme qui officie en tant que barmaid, et qu’il précipitera bientôt dans sa chute. À l’instar d’ailleurs de tous ceux qui auront eu le malheur d’écouter et de croire cet escroc de velours dont les agissements illégaux vont briser plusieurs vies. Personne n’a oublié le scandale financier qui a défrayé la chronique en 2008 lorsque le milliardaire Bernard Madoff a été arrêté et condamné à 150 ans de prison pour escroquerie, plongeant ses investisseurs dans une panade sans nom, chiffrée à quelque 50 milliards de dollars. S’inspirant librement de cette affaire pourtant si prosaïque, antithèse parfaite de l’élévation à laquelle prétendent la littérature et la poésie, Emily St John Mandel soutient la gageure et tisse un récit profond et vertigineux, parsemé de signes et de leurres, un véritable puzzle dont le tableau final est serti de reflets changeants. S’appuyant sur le récit de ce naufrage financier comme un prétexte, l’auteure confronte brutalement les contraires et compose une partition du dénuement qui s’ouvre et se ferme sur une même scène : une jeune femme, Vincent, est en train de se noyer. Entre ces deux volets, le lecteur aura eu sous les yeux 400 pages d’une écriture envoûtante et subtile, un entrelacs de personnages, de points de vue, de lieux et d’époques comme autant de reflets d’une vérité dissimulée en profondeur. Les romans d’Emily St. John Mandel – peu importe le genre littéraire dans lequel ils s’inscrivent – ne ressemblent à aucun autre. Ils réinventent la tonalité, froissent les contours et modifient l’expérience même de la lecture. La romancière s’autorise à faire exister les fantômes de ce qui nous hante et pose sur le monde un regard oblique, tout en nuances, qui fascine autant qu’il désoriente. L’Hôtel de verre est le roman d’un choc qui affranchit la réalité de ses reflets multiples et qui, en miroir, nous amène à nous poser cette question : si dans la vie tout est une question de choix, de qui sommes-nous alors le reflet altéré ?

 

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