Entretien Jeu de pistes de Marcel Theroux

  • Marcel Theroux
  • Traduit de l’anglais par Stéphane Roques
  • Coll. «Coll. « Feux croisés »»
  • Plon
  • 03/11/2011
  • 252 p., 21 €

Propos recueillis par Géraldine Huchet, Librairie Le Comptoir des mots, Paris 20e

Imaginez : vous vous morfondez dans votre travail, votre vie sentimentale est proche du néant, vos amis ne sont pas très présents… quand, grâce à un coup de pouce du destin (en l’occurrence, la mort de votre oncle que vous n’aviez pas vu depuis de nombreuses années), vous avez la possibilité de changer de vie !

PAGE : Le début (formidablement caustique) de votre livre donne d’emblée le ton : on est dans le romanesque le plus pur : le héros londonien hérite de la maison de son oncle sur la côte Est des États-Unis, et pourtant rien ne se passe comme le lecteur pouvait s’y attendre !

Marcel Theroux : En effet, même s’il quitte l’Ancien Monde (l’Europe) pour se rendre dans le Nouveau Monde, Damien ne commence pas réellement une nouvelle vie : il arrive sur une île touristique, certes, mais battue par les vents et peu hospitalière. C’est un lieu assez étrange, isolé, dans lequel il s’enferme. Quant à la maison dont il hérite, elle ressemble étrangement à la maison de mon propre oncle, collectionneur d’objets tous plus hétéroclites les uns que les autres. J’avais donc dès le départ l’idée d’une maison-musée qui renferme, certes des choses merveilleuses et de nombreux souvenirs, mais qui finalement se trouve être un fardeau pour le narrateur. J’ai eu peur, un jour, d’hériter d’une telle maison, et j’ai transposé cette angoisse dans le roman, en la faisant subir au narrateur !

 

P. : En s’installant dans cette maison, Damien découvre un manuscrit qui semble un pastiche de roman victorien dans lequel le personnage principal n’est autre que le frère de Sherlock Holmes, Mycroft Holmes. Pourquoi avoir choisi de faire de ce personnage fort méconnu de la littérature un double fantasmé de l’oncle ?

M. T. : Parce qu’il n’apparaît que dans quatre ou cinq nouvelles de Conan Doyle et qu’on n’en connaît que des détails. Il méritait bien qu’on se penche sur son cas ! Au départ, je voulais même écrire un pastiche des romans de Sherlock Holmes avec Mycroft comme personnage principal, et puis je me suis aperçu que ce qui m’intéressait réellement c’était la rivalité entre frères : les Holmes, mais aussi le narrateur et son frère, réalisateur célèbre, leur père et l’oncle, etc. Chacun se compare à l’autre, il y a toujours ce léger sentiment d’envie entre frères. Mon père [le romancier Paul Theroux], mes oncles, mon frère écrivent, j’ai donc accentué ce sentiment somme toute très naturel. Et puis, étant très influencé par Poe, notamment, j’avais envie de rendre hommage au roman victorien. Écrire une nouvelle dans le roman, multiplier les indices me permettait de montrer la réaction (pas très enthousiaste, d’ailleurs) de Damien à la lecture du manuscrit de son oncle.

 

P. : Justement, le titre de votre roman, traduit d’ailleurs fidèlement, souligne les différents niveaux de lecture du livre, faisant référence non seulement aux chasses au trésor inventées par l’oncle lorsque Damien et son frère étaient enfants, mais aussi au jeu de piste final.

M. T. : Oui, c’est également un moyen de découvrir son identité. Je fais dire aux enfants que le trésor importe moins que la quête. Il y a, certes, une révélation finale, mais je ne souhaitais surtout pas d’effet dramatique, je voulais que tout arrive naturellement, presque comme une évidence, que le lecteur se dise, à la fin, qu’il a trouvé les indices semés dans le roman, mais qu’il a pris autant de plaisir à les chercher qu’à les trouver. C’est également un clin d’œil à la critique littéraire, qui s’amuse toujours à chercher des indices sur l’auteur dans ses livres. Mais j’ai laissé volontairement une grande part de mystère : il faut faire confiance à l’intelligence du lecteur pour qu’il puisse suivre ce jeu de pistes, donner quelques indices, mais ne pas trop expliquer non plus. Le lecteur doit pouvoir imaginer des tas de choses.

 

P. : Votre livre n’est pas triste, il est même très drôle par moments, mais il est traversé par une certaine mélancolie (le rapport à l’enfance, l’impression de passer à côté de sa vie…) Les personnages féminins, par exemple, font très peur à Damien. En aviez-vous conscience ?

M. T. : Damien vient d’une famille plutôt dominée par les hommes, il a perdu sa mère très tôt et, en un sens, on retrouve cet univers masculin, où les femmes n’ont pas trop leur place, dans les histoires de Conan Doyle : cela a traversé le roman sans que je m’en aperçoive réellement. Le temps que passe le narrateur sur l’île est assez court (environ deux mois), mais, grâce à la magie du roman, ce temps condensé lui permet de prendre conscience de la vie qu’il souhaite. J’ai essayé de rendre l’aspect doux-amer des relations familiales : les tensions mais aussi l’amour et la compréhension. Cette mélancolie, on la retrouve d’ailleurs dans la sensation de Damien de n’être jamais à sa place, trop américain en Angleterre, trop anglais aux États-Unis ! Il est tiraillé entre deux mondes. Pourtant, même dans les moments graves, j’essaie toujours d’introduire un peu d’humour. Est-ce parce que je suis anglais ? L’humour me sert en tout cas à interagir avec le monde et à gérer certaines situations, à l’instar de mes personnages. Cela fait dix ans maintenant que j’ai écrit ce roman [son deuxième] et je le regarde grandir comme si c’était mon enfant. J’ai d’ailleurs une tendresse particulière pour lui, peut-être parce qu’il renferme beaucoup de choses personnelles. J’espère que les lecteurs français y seront sensibles !

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