Entretien Aline et les hommes de guerre de Karine Silla

Dans son quatrième roman, Karine Silla fait revivre une figure malheureusement oubliée de la résistance sénégalaise, Aline Sitoé Diatta, combattante pacifiste face aux désastres de la colonisation. Parfois surnommée symboliquement « la Jeanne d'Arc d'Afrique », cette jeune fille a entraîné son peuple dans un mouvement de désobéissance civile, encourageant chacun à s'affranchir des règles dictées par le pouvoir colonisateur.

 

Aline représente la résistance face à une nation colonisatrice. Est-ce aussi une icône du féminisme avant l'heure ?

Karine Silla - Je ne dirai pas ça. En fait, le souci d'Aline n'était pas le combat d'égalité homme-femme mais le combat d'égalité d'un peuple à un autre, d'une race à une autre, des noirs face aux blancs. Dans son pays, elle n'était pas dans un combat féministe, mais elle le serait très certainement aujourd'hui car c'était une femme combattante, profondément pour l'égalité. Les Diolas sont connus au Sénégal pour être des gens pacifistes mais qui ont ce combat ancré en eux. Et ce combat, dans ces années 1940, dans une colonie, était un combat tout autre qu'un combat d'égalité homme-femme, sachant que le Sénégal est une société matrilinéaire où les femmes ont une place très importante.

 

À travers l'histoire hors du commun de cette femme diola, mettez-vous en avant l'importance d'un retour aux sources, de faire appel au « peuple racine » pour sauver notre espèce ?

K. S. - Effectivement. Pour Aline, il était essentiel de puiser dans ses origines, dans ces ancêtres pour aller vers l'avenir. Il y a, tout au long du livre, la symbolique de l'arbre avec ses racines. Sans racine, on ne peut pas puiser. L'identité Diola est importante, mais pour Aline, il n'existe pas de supériorité d'un homme sur un autre.

 

Au sein de cette fiction, vous traitez d’un fait historique peu connu. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre fiction et réalité ? (C’est la 1ère fois que vous le faites.) Ce roman vous a-t-il demandé énormément de recherches documentaires ?

K. S. - Tout ce qui est historique est la réalité, tout ce qui est fiction est les choses que j'ai pu retracer, ce qu'on m'avait raconté d'Aline et ce que j'ai pu comprendre. J'ai pu retracer le parcours qu'elle avait fait également. Puis j'ai inventé des personnages, ai romancé pour faire de cette héroïne un vrai personnage romanesque. C'est le résultat d'années de recherches historiques et sociologiques. En tant que fille de professeur de sociologie, homme africain très engagé, j'ai grandi avec cette histoire et les différentes tribus africaines. L'identité africaine est très très forte. Quand la colonisation s'est mise en place, on a absolument fait fi de toutes ces tribus qui avaient des organisations sociales extrêmement précises.

 

Les « hommes de guerre » sont la nation française qui opprime, les administrateurs, les Toubabs dont Martin fait partie. Mais ce dernier ne fait-il pas figure d’exception ? Que ou qui représente-t-il ?

K. S. - Dans les « hommes de guerre » je n'entends pas uniquement les hommes blancs, les Français, les Portugais. J'entends aussi tous les hommes de guerre qui sont venus avec leurs lances, qui ont combattu pour un territoire contre l'envahisseur, alors qu'eux-mêmes étaient des envahisseurs. Du coup je voulais vraiment mettre cette femme, Aline, face à tous ces hommes de guerre qui ont conquis dans la violence tous ces territoires. Dans les personnages français, il y en a qui ont vécu l'expérience de l'Afrique comme un attachement. C'était une terre qui leur était chère. Mais bien sûr, c'était des gens complètement immoraux qui étaient dans un système immoral. Par exemple, je pense que si Camus (que j'adore) avait vécu avec un recul suffisant pour voir les désastres identitaires de la colonisation, je pense qu'il aurait révisé certaines choses et qu'il se serait mis du côté de Sartre, à savoir que la colonisation est immorale même s'il existe des personnages comme Jean et Martin qui tendent vers une moralité et qui sont malheureusement pris dans l'enfer de ce système immoral.

Delphine Bouillo Librairie M'Lire (Laval)

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