Entretien Une saison à Longbourn de Jo Baker

  • Jo Baker
  • Traduit de l’anglais par Carole Hanna
  • Coll. «Coll. « La Cosmopolite »»
  • Stock
  • 24/10/2020
  • 396 p., 21.50 €

Bénédicte Cabane Librairie des Danaïdes (Aix-les-Bains)

Jo Baker est une inconnue en France : un de ses livres est pour la première fois traduit. Son titre original est Longbourn, propriété de la famille d’Elizabeth Bennet, l’héroïne du roman le plus célèbre de Jane Austen, Orgueil et Préjugés (mais si, vous savez : Colin Firth interprète Mr Darcy dans la fidèle adaptation télévisée de la BBC). Tout semble donc être dit dans le titre.

Sarah, domestique chez Les Bennet, est aidée dans ses tâches par Polly, une fillette orpheline qu’elle décharge souvent de sa peine, ainsi que Mrs Hill, la gouvernante-cuisinière, et Mr Hill, un peu trop vieux désormais pour être utile. Autant dire que les journées de Sarah sont longues, harassantes et qu’elles laissent peu de place au plaisir. Tout le contraire de ce qui se passe chez les Bennet où la frivolité semble régner en maître. Sarah en est aigrie, rêve d’ailleurs et d’amour. Avec l’arrivée d’un mystérieux James dans la domesticité, tout change, tout est bouleversé, tout se précipite. Qui est-il ? Que cache-t-il ? Sarah se méfie. James, qui abat pourtant un travail considérable, lui est antipathique. Jo Baker réussit un tour de force extraordinaire : au lieu d’une relecture plaisante et gentillette d’Orgueil et Préjugés côté cuisine, elle livre un roman remarquable avec son identité propre, ses personnages fouillés et attachants, ses problématiques sociales. Vivement que son éditeur français traduise et publie ses romans, passés et à venir !

Page — Votre roman est truffé de références à Orgueil et Préjugés de Jane Austen, ne serait-ce que le titre, Longbourn. Vous ne vous en cachez d’ailleurs pas. Que lui devez-vous ? En tant que femme et en tant qu’écrivain ?
Jo Baker — J’ai lu pour la première fois Jane Austen à 12 ans. Je l’ai découverte grâce à une amie, Emma, ainsi prénommée en raison du roman éponyme de Jane Austen. C’est ma première expérience de littérature adulte. En ce sens, elle a été très formatrice. Grâce à Jane Austen, j’ai pu comprendre ce qu’est le roman. Elle s’est révélée cruciale dans ma vie d’écrivain et de lectrice, je lui dois beaucoup. Par contre, en tant que femme, je ne suis pas certaine qu’elle m’ait fait du bien. On a du mal à se défaire de l’aspect conte de fées, vœux exaucés, qui imprègne ses œuvres. Mûrir signifie en partie accepter qu’on ne rencontrera jamais Mr Darcy, qu’on ne deviendra jamais propriétaire de Pemberley… Cela dit, je ne sais pas trop comment différencier tous ces moi conceptuels, femme, écrivain, lectrice... Ils ne sont pas séparés, ils évoluent ensemble.

Page — Jane Austen était une féministe avant l’heure. Elle s’est intéressée à la condition de la femme de son époque. Mais elle n’évoque pas du tout la condition des gens de maison, des fermiers, des soldats… Les aurait-elle oubliés ? Vouliez-vous combler cet oubli, le labeur quotidien des cinq domestiques tenant une part importante dans votre récit ?
J. B. — La classe laborieuse apparaît dans l’œuvre de Jane Austen de façon très sporadique. L’exploration de cet univers sera effectuée plus tard par d’autres romanciers, Dickens, Elliot, Hardy et Victor Hugo en France, alors que le roman, en tant que forme littéraire, évolue. Mais je ne crois pas que cette absence d’intérêt chez Jane Austen soit un défaut. Ses livres ne gagneraient rien à trop de digressions.
Pour dire les choses simplement, le désir d’écrire ce roman est né des silences d’Orgueil et Préjugés. Dans ce livre, les domestiques existent, mais ils sont à peine mentionnés et seulement quand ils servent la famille ou l’intrigue. On trouve ainsi ce genre de phrases : « Une lettre fut apportée », « La voiture fut avancée », « Le dîner fut servi »… sans qu’à aucun moment ne soit évoqué l’individu qui accomplit ces actions. Cela m’a beaucoup frappée. Il y avait donc d’autres personnes dans la pièce, outre les héros du roman. C’est devenu une obsession. Peut-être parce que des membres de ma famille ont été employés comme domestiques. Je suis devenue particulièrement sensible à la présence muette de gens aussi réels qu’Elizabeth ou Jane et dont les expériences et opinions avaient tout autant de valeur et méritaient tout autant de considération.

Page — Votre roman possède son identité propre. Au fil du récit, le lecteur oublie totalement Miss Elizabeth Bennet et Mr Darcy (ils ne sont finalement plus que des prétextes, des anecdotes) pour ne se concentrer que sur Sarah et James. Était-ce votre but véritable alors ? Une nouvelle analyse de l’amour profond et sincère que se portent deux personnes ?
J. B. — Ce que je voulais vraiment, c’était offrir une histoire à mes personnages. Je jugeais qu’ils le méritaient, qu’on ne pouvait pas les cantonner à leur rôle de faire-valoir. Je trouve votre commentaire sur l’amour « profond et sincère » vraiment beau et émouvant. Je tenais à m’éloigner de l’inégalité, des valeurs traditionnelles patriarcales, et dire la vérité. Si j’ai réussi, si j’ai pu intéresser le lecteur à cet égard, c’est très encourageant.

Page — C’est la première fois qu’un de vos romans est traduit en français. Qu’est-ce que cela vous fait ?
J. B. — C’est vrai. Je suis sincèrement ravie. Le livre est traduit dans dix-huit langues, mais la France est le pays qui me tenait le plus à cœur. Je suis tellement contente ! Mon mari parle français, j’ai étudié le français, nous avons des amis en France et nous venons ici au moins une fois par an. J’ai l’impression d’être chez moi, alors voir mon livre publié ici, c’est vraiment merveilleux !

Page — On ne peut que se demander quelle sera la référence de votre prochain roman. Jane Eyre de Charlotte Brontë ? Nord et Sud d’Elizabeth Gaskell ?
J. B. — Oui. Il ne s’agit ni d’un prologue (prequel), ni d’une suite (sequel), ni d’un sous-texte ou palimpseste (subquel : c’est ainsi que je qualifie Longbourn qui décrit l’histoire cachée sous l’histoire explicite). Je n’ai nullement l’intention de m’attaquer aux grands classiques des sœurs Brontë ou d’Elizabeth Gaskell… D’ailleurs, Jane Eyre possède déjà son prologue écrit par Jean Rhys : La Prisonnière des Sargasses (coll. « L’Imaginaire », Gallimard 2004). Tout ce que je peux vous dire, c’est que mon nouveau roman se situe en France. Mais il n’en est qu’à ses balbutiements.

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