Chronique Une longue impatience de Gaëlle Josse

Bénédicte Cabane Librairie des Danaïdes (Aix-les-Bains)

Un magnifique texte sur l’absence et sur l’attente. L’absence d’un fils et l’attente d’une mère. Un adolescent, du jour au lendemain, s’engage dans la marine marchande. Aux yeux du monde, sa mère va continuer à vivre. En réalité, elle ne va cesser de l’attendre. Un peu comme Pénélope attendit Ulysse.

Dans un petit village de Bretagne, Anne Le Floch vit quelques années de bonheur simple avec son mari Yvon et son fils Louis. Les temps sont durs, c’est la guerre (la Seconde), il n’y a pas toujours de quoi manger. Qu’importe, l’essentiel c’est qu’ils sont bien là, tous les trois, ensemble. Et puis, le drame arrive, qui marque la fin des temps heureux. Yvon meurt en mer. Commence alors pour Anne un difficile temps de veuvage. En charge d’un enfant, elle prend le chemin d’une usine à la ville, une conserverie. Et puis la guerre cesse. Étienne Quémeneur, un notable du village, amoureux d’elle depuis l’enfance, l’apprivoise peu à peu et finit par l’épouser. Gabriel arrive, puis Jeanne. Le bonheur. Mais non. Louis, qu’Étienne avait promis d’aimer comme son fils, gêne. Il veut pourtant l’aimer cet enfant qui n’y est pour rien mais qui lui rappelle trop un défunt rival contre lequel il ne peut lutter. Alors, un soir, c’est le geste de trop. Louis a seize ans. Et le roman s’ouvre sur ces mots : « ce soir, Louis n’est pas rentré ». Commence alors une longue, longue attente. Anne, pour la tromper, se met à écrire un journal. Elle y déroule le fil de sa vie. Et puis, elle écrit aussi des lettres qu’elle envoie à son fils, comme on jette des bouteilles à la mer. Un temps, elle a cru que son fils lui reviendrait vite. Elle a enquêté, trouvé le bateau sur lequel il avait embarqué, suivi son trajet et est venu l’attendre à son retour au port. Mais Louis n’y était pas. Et, peu à peu, à chaque arrivée d’un grand cargo où ce fils n’apparaissait jamais, elle a cessé d’y croire sans jamais cessé d’attendre pourtant. Et puis, il fallait bien vivre pour Étienne, son mari vivant, et Gabriel et Jeanne, ses enfants présents. Mais quelque chose s’est brisé en elle. C’est la fin. Et aussi le début de quelque chose d’autre. Tout le long de ce long journal intime et des quelques lettres directement adressées au fils, Gaëlle Josse nous brosse avec justesse, pudeur et talent le portrait de cette femme, de cette mère. Les sentiments exprimés sont intemporels et touchent le lecteur à l’âme. Anne est universelle, un nouveau visage de la Mater Dolorosa. L’écriture est ciselée, rien n’est à ajouter, rien n’est à enlever, tout est dit. À de rares moments, l’auteure a donné la parole à d’autres narrateurs, Étienne ou Louis. Le lecteur se surprend à en vouloir plus de ce côté : creuser les ressentis de ceux-ci et d’autres, comme Gabriel et Jeanne qui ont eu une mère aimante et absente en même temps. Une idée de suite ? En tout cas, ce roman est un petit bijou.

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