Chronique La Table des autres de Michael Ondaatje

Par Sandrine Maliver-Perrin Librairie Sauramps (Montpellier)

Michael Ondaatje revient avec un texte magistral, qui fait écho à l’autoportrait commencé en 1991 avec Un air de famille. Ce somptueux roman d’apprentissage relate la longue traversée d’un jeune garçon parti du Sri Lanka pour l’Angleterre, jalonnée de découvertes, de bonheurs et de drames. Embarquement immédiat.

Colombo (Ceylan), 1954. Michael, 11 ans, embarque sur le paquebot Oronsay pour une traversée de trois semaines qui le mènera en Angleterre. Il doit y retrouver sa mère, qu’il ne connaît pas, après avoir vécu longtemps avec son père. Si la coutume veut que les passagers les plus importants soient invités à la table du commandant, le garçon doit prendre ses repas à l’écart, à la modeste table assignée à un groupe d’adultes jugés insignifiants. La fameuse « table des autres », que partagent également deux garçons de son âge, le calme Ramadhin et l’exubérant Cassius. Les trois enfants, qui n’ont a priori rien en commun, deviennent rapidement inséparables. Tandis que le navire fend les flots pour traverser le canal de Suez et rejoindre la Méditerranée, ils explorent avec avidité les moindres recoins du bateau, allant jusqu’à terroriser les passagers avec leurs blagues et leurs coups pendables. Mais ils se plaisent surtout à observer ces adultes dont ils s’efforcent de percer les secrets. Car dans ce fabuleux microcosme qu’est le paquebot évoluent des personnages plus excentriques et attachants les uns que les autres : Mrs Prins, la reine des potins, chargée de veiller sur Michael pendant la traversée, Mr Mazappa, le pianiste, qui raconte sa passion pour les femmes et le jazz, ou encore Mr Fonseka, professeur d’université qui leur ouvre la porte du royaume des livres avec ses histoires incroyables. Et puis Miss Lasketi, la vieille demoiselle aux pigeons et Asuntha, la fillette sourde qui porte un lourd secret. Il y a aussi la belle Emily, la cousine éloignée de Michael et sa confidente depuis toujours, qui lui apprend à se découvrir lui-même et fait battre son cœur. On fait également la connaissance d’un botaniste et d’un voleur, mais le personnage le plus fascinant reste ce prisonnier auquel on fait faire la promenade sur le pont le soir venu, les fers aux pieds. Quel crime a-t-il donc bien pu commettre, se demandent avec angoisse et curiosité tous les passagers ? Avec une parfaite maîtrise, Ondaatje tisse les fils de cette histoire empreinte de magie et de mélancolie, que l’on pourrait croire vécue tant elle sonne juste. Mais s’il dit avoir fait, alors qu’il était enfant, le même voyage que le narrateur, il prend soin de préciser à la fin du roman que tout n’est ici que fiction. Il confesse cependant qu’une telle traversée, avec ses escales à Aden, Suez, Port-Saïd, Marseille, est une véritable aventure, « et même un événement significatif au cours d’une existence ». Ondaatje est indéniablement devenu un formidable raconteur d’histoires et un portraitiste inspiré, dont l’écriture envoûtante est empreinte des parfums, des lieux et des couleurs du pays natal. Comme les vagues qui font tanguer le navire, l’auteur se plaît à bousculer la narration et entremêle habilement les époques. Il joue avec le sablier du temps et la mémoire collective et familiale. Tandis que le récit quitte les coursives de L’Oronsay pour aborder les années de vie du narrateur devenu adulte, il met en lumière les secrets de l’enfance, la perte de l’innocence et le prix de la connaissance. Ce voyage, commencé inopinément au cours de cette étonnante traversée, sera celui de toute une vie. C’est un voyage sans retour d’un pays à un autre, des rivages de l’enfance à ceux de l’âge adulte, qui restera gravé à jamais dans le cœur du narrateur comme dans celui de l’écrivain.

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