Chronique Fille de la campagne de Edna O’Brien

Sandrine Maliver-Perrin Librairie Sauramps (Montpellier)

Après avoir exploré le roman et la nouvelle pendant plus d’un demi-siècle, l’Irlandaise Edna O’Brien nous livre aujourd’hui ses mémoires. Fille de la campagne est le portrait d’une femme passionnée en quête d’amour et de liberté, mais aussi celui d’une artiste, un écrivain en quête de soi. Attention, chef-d’œuvre !

En 2010, la parution de Crépuscule irlandais mettait en lumière une grande dame des lettres irlandaises, dont l’œuvre était restée longtemps en sommeil, Edna O’Brien. Disciple de Virginia Woolf, lectrice subtile de Joyce et de Yeats, celle qui avait juré de ne jamais écrire ses mémoires confie à Page : « j’ai eu le sentiment que ma vie, ma longue vie, et ce que j’en avais fait, ne pourraient être mieux racontés que si je le faisais moi-même. Et pas si je le laissais faire à ceux qui pensent qu’ils connaissent mon histoire ou me connaissent. C’était aussi une manière de mettre fin aux commérages me concernant, de rétablir la vérité. Je suis la seule à connaître ce que je suis profondément et la manière dont j’ai appréhendé et vécu les événements de ma vie. » Edna est née en 1930 en Irlande dans le comté de Clare, où sa famille vit modestement. Le père est un homme dur et autoritaire, joueur et alcoolique. La mère, adorée bien que sévère, est un peu étrange et ne jure que par ses livres de prières. Enfant déjà, Edna a le goût des mots et des histoires. Arrivée à Dublin après des années de couvent, l’étudiante en pharmacie découvre avec passion la littérature et le monde des lettres. Elle rencontre l’écrivain Ernest Gébler, qu’elle épouse contre l’avis de ses parents. Le couple s’installe à Londres. En 1960 paraît son premier roman, Filles de la campagne, qui déclenche une vague de scandale et de censure dans son Eire natale en raison de la force politique qui s’en dégage, de sa limpidité littéraire et de son sujet : la vie amoureuse des jeunes filles de la campagne irlandaise. « Je ne m’attendais pas du tout à la tempête qu’a déclenchée ce livre. Si je l’avais su, j’aurais eu peur avant même d’avoir commencé à l’écrire. J’ai écrit ce livre dans l’intimité de ma maison et de ma conscience. De nombreux ouvrages ont été interdits en Irlande à cette époque, mais le mien a déclenché davantage de passions parce que j’étais une jeune femme. Les jeunes femmes n’écrivaient pas de romans, ça ne se faisait pas, c’est ce qui a scandalisé les gens. » Edna ne sait pas encore qu’elle a quitté une prison pour une autre… Elle assumera sa réputation de scandaleuse jusqu’au bout, divorçant avec fracas du père tyrannique et violent de ses deux fils. Elle décide alors qu’elle sera avant tout mère et écrivain, que rien jamais ne l’éloignera de sa table de travail. Dans le Swinging London des années 1960, elle découvre le LSD et franchit non sans frayeur les fameuses portes de la perception. On la voit dîner avec Sean Connery, Anthony Quinn, Robert Mitchum. Elle organise chaque semaine de somptueuses soirées où se presse le gratin mondain. « Pendant une brève période, j’ai été totalement intoxiquée, hypnotisée par cette vie. Mais j’ai bientôt réalisé que ma vie d’écrivain, mon existence en tant que tel, signifiait que je devais me retirer à nouveau du monde ». Malgré cette apparente frivolité, elle ne cesse d’écrire, de bâtir une œuvre originale dont les principales sources d’inspiration restent L’Irlande et l’amour. Edna n’a jamais cessé d’écouter le souffle du vent, le frémissement de la lande et les voix de ses pairs pour conter la beauté et la rudesse de la nature, les douleurs de l’absence, la solitude absolue. Elle décrit une Irlande sombre, travaillée par le péché, où l’oppression sociale, religieuse et sexuelle tient lieu de tables de la loi. « J’ai toujours écrit sur l’Irlande telle que je la voyais, avec sa part d’ombre et de lumière, avec ce qui pour moi était visible et ce qui était davantage de l’ordre du secret. C’est la seule manière d’écrire ». Une Irlande dominée par les hommes, qui ont rarement le beau rôle dans ses histoires. Cela n’empêche pas Edna d’être une grande amoureuse : l’amour, ses blessures, ses folies, l’ont toujours nourrie en tant qu’auteur. Et c’est ce qu’elle voulait être, avant toute chose : un écrivain, une créatrice. Ces jours de gloire et d’or qui l’amènent à New York ou à Paris, ses rencontres avec les grands de ce monde n’y changeront rien. Mission accomplie. Dans un récit impressionniste et réaliste, servi par la prose limpide, lyrique et poétique qu’on lui connaît, Edna O’Brien déroule les fils d’une vie semée de bonheurs et de chagrins, avec son poids incommensurable et magnifique d’amour et de désolation. Jamais d’amertume dans ces mémoires, même quand passent les ombres qui hantent sa vie et nourrissent son œuvre, mais une remarquable sincérité, une extrême lucidité et des mots qui touchent au cœur. En refermant ce livre, on ne peut qu’admirer davantage celle qui s’est efforcée, sa vie durant, de conquérir sa liberté d’être, de penser, d’écrire, au prix de nombreux sacrifices mais sans jamais perdre la flamme.

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