Chronique Balles perdues de Jennifer Clement

ANAÏS BALLIN, Librairie Les mots et les choses, Boulogne-Billancourt

Quel regard peut porter une enfant sur une Floride rurale, paumée et poisseuse, où le port d’armes est une règle et l’abandon de l’État une généralité ? C’est, entre autres, les questions que nous pose le brillant roman de Jennifer Clement.

« Pourquoi est-ce que c’est bien de vivre dans une voiture ? ai-je demandé. – Je vais te le dire. Il n’y a pas de cuisinière à gaz. Quand j’étais enfant, et plus tard en grandissant, j’avais toujours peur que quelqu’un oublie d’éteindre le gaz. Je déteste cette odeur de vieux chou qui se dégage d’une gazinière. » En deux répliques, Margot, la mère, prend corps, affirme sa place et sa personnalité. Et pourtant, vous ne voyez ici qu’une infime partie d’un personnage complexe dont Jennifer Clement construit la psychologie dans Balles perdues, un roman qui sonne comme le deuxième volet d’une œuvre qu’elle débutait avec Prières pour celles qui furent volées (Flammarion, 2014) où la question du trafic d’armes était déjà abordée. Dans un coin plus ou moins paumé de la Floride, elles vivent ensemble, sur un terrain vague, entourées de caravane. Elles n’ont pas de caravanes, mais une voiture, une Mercury. Un duo au beau milieu duquel va venir s’installer Eli, compagnon plus que douteux de Margot et dont l’idée brillante sera de lui mettre entre les mains une arme, seul moyen efficace de défense dans le monde tel qu’il l’envisage. Une irruption comme un basculement au milieu d’un équilibre fragile où l’on trouvait pourtant à nos deux personnages des qualités de funambules hors normes. Balles perdues décrit, avec une poésie qui affleure sans cesse, une Amérique à deux vitesses dans laquelle le déterminisme social s’avère écrasant. Le regard de Pearl sur ce monde vous saisit aux premiers instants de la lecture, pour ne plus vous lâcher ensuite. C’est aussi sombre que lumineux, le tour de force en est d’autant plus grand qu’il se dégage une beauté indicible de ce personnage, de cette histoire où la violence (sociale, économique, réelle) n’a pourtant de cesse de faire des ravages. Jennifer Clement n’en est pas à son coup d’essai, on avait notamment pu remarquer récemment La Veuve de Basquiat publié en France chez Christian Bourgois. Si tant est que l’on accorde une certaine force à cette expression, cette auteure est à n’en pas douter une femme de lettres, de celles qui imposent une vision et une écriture dans le paysage de la littérature. Et c’est tant mieux.

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