Littérature étrangère

Mick Kitson

L’appel de la forêt

  • Mick Kitson
    Traduit de l’anglais (Écosse) par Céline Schwaller
    Coll. «Bibliothèque écossaise»
    Métailié
    30/08/2018
    240 p., 18 €
  • L'entretien par Anaïs Ballin
    Librairie Les mots et les choses (Boulogne-Billancourt)
  • Lu & conseillé par
    20 libraire(s)
NULL
photo libraire

L'entretien par Anaïs Ballin

Librairie Les mots et les choses (Boulogne-Billancourt)

Y-a-t-il meilleure raison pour un écrivain que d’écrire le roman que l’on aurait voulu lire un jour ? C’est en tout cas la raison qu’évoque Mick Kitson pour l’écriture d’un premier roman, pardon, d’un brillant premier roman, publié dans la « Bibliothèque écossaise » de Métailié. Sobrement intitulé Sal dans sa version originale, Manuel de survie à l’usage des jeunes filles sera, à n’en pas douter, l’un des romans phares de cette rentrée littéraire.

L’histoire de Sal et Peppa, deux sœurs respectivement âgées de 13 et 10 ans, est celle d’un abandon, de la violence qui prend sa place et s’installe insidieusement jusqu’à devenir « normale ». C’est aussi et surtout l’histoire d’une force de vie hors normes, d’une volonté de vivre que l’on reçoit en plein cœur et de la nature dans laquelle on trouve la force de continuer. C’est à la fois l’instinct de survie sans limite dans un décor à couper le souffle et une narration hypnotique et brillante.

 

P. - Vous avez été musicien (The Senators), puis journaliste. Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui vers le roman ?
Mick Kitson - J’écris depuis longtemps. J’ai été journaliste de nombreuses années et plus récemment, j’étais prof d’anglais. J’ai toujours voulu écrire un roman et j’ai lu énormément de romans que je n’ai pas aimés ou dont je trouvais le style ou le sujet ennuyeux. Alors, j’ai décidé de m’y mettre moi-même ! J’ai essayé d’écrire le livre que j’aimerais lire.

P. - Comment fait-on pour se mettre dans la peau d’une jeune fille de 13 ans, pour penser, agir et réagir comme elle le ferait ?
M. K. - J’ai connu beaucoup de gamins comme Sal et sa sœur. J’ai été leur prof et elle sont en partie inspirées par cette expérience. J’ai aussi deux filles dont je me rappelle bien les 13 ans. Je voulais écrire sur un personnage qui serait aussi éloigné de moi que possible. Sal est vraiment l’opposé en termes d’âge, de sexe, de milieu, d’expérience, mais aussi de caractère : elle est courageuse et dure, forte et héroïque, elle ne se plaint jamais, ne s’apitoie jamais sur son sort. J’aimerais bien être comme ça ; je ne suis pas assez courageux ou dur et je me plains TOUT le temps !

P. - Dans votre roman, les voix sont toutes féminines, vos personnages et leur discours sont ceux de femmes. Était-ce un choix dès le départ ou est-ce quelque chose qui s’est imposé au fil de l’écriture ?
M. K. - Oui, c’est venu en écrivant. Je n’avais pas vraiment décidé de n’écrire que sur les femmes, mais je suppose que ce roman parle de ceux qui ont été abandonnés et marginalisés par les gens au pouvoir dans la société, qui sont plutôt des hommes. J’ai passé la majeure partie de ma vie entouré et influencé par des femmes fortes et drôles, ce qui a peut-être eu une incidence sur l’écriture du livre.

P. - La vie en « mode survie » des deux enfants est plus que préparée : chaque détail est envisagé, il y a une solution à tout, les repas sont rationnés, réfléchis, l’habitat aussi. Avez-vous secrètement été ermite dans les Highlands à un moment de votre vie ? Ou avez-vous préparé cette partie de l’histoire comme vous le faites faire par Sal ?
M. K. - Quand mes enfants étaient petits, je les emmenais camper dans les bois, faire du feu. Je vais beaucoup pêcher et je construis des bateaux. Je suis quelqu’un d’assez pratique, je sais faire des choses. Je voulais qu’il y ait plein de choses que j’aime dans le livre : les arbres, la nature, les animaux. Mais j’ai aussi regardé pas mal d’émissions sur la survie. Je suis comme Sal, un peu obsessionnel et j’aime savoir tout un tas de trucs et avoir un maximum d’équipements quand je fais des choses. Mais je n’ai jamais tué ou dépouillé un lapin, même si j’ai vu ma grand-mère le faire et que j’ai dû m’en rappeler !

P. - La beauté et la majesté de la forêt, des montagnes semble presque faire office de remède, de contre-violence aux abus qu’ont subis les deux enfants. Avez-vous réfléchi cette construction ou encore une fois, est-ce quelque chose qui s’est installé au fil de la narration ?
M. K. - Je pense que la nature est une force qui soigne, pour tous les êtres humains, et souvent c’est l’endroit où l’on se rappelle qui on est vraiment (c’est ce qui arrive avec Sal). Il y a aussi une part de conte de fées dans le livre, et dans les contes de fées, les enfants vont dans la forêt, font face au danger et se transforment.

P. - Vous ne cachez rien à propos des sévices infligés à Sal par son beau-père, ni de la déchéance et de l’abandon de sa mère. Comment avez-vous abordé la difficile question des violences et de l’abus sexuel sur mineure ?
M. K. - J’ai essayé de ne pas être trop explicite mais comme j’avais la voix de Sal dans la tête, en écrivant, je l’ai laissée la raconter avec ce ton détaché, anti-émotionnel. Beaucoup des gamins qui ont dû endurer ce genre d’abus présentent une forme de dissociation émotionnelle dans leur manière d’interagir avec le monde : Sal ne sait pas exactement ce qu’elle ressent et elle tente constamment de comprendre et d’accepter ses émotions. En écrivant, j’entendais sa façon de parler et je savais comment elle allait dire les choses, les rapporter. Alors je l’ai laissée faire.