Dossier Le Journal d’Hélène Berr de Hélène Berr

Par Raphaël Rouillé, Librairie Sauramps-en-Cévennes, Alès

Avec les guerres surgit une étrange palette de sentiments, de blessures intimes et de comportements inexpliqués, si éloignés et pourtant si proches du front. Au cœur des conflits, les bases affectives s’expriment et deviennent parfois un moyen de résister à l’ennemi comme à soi-même.

L’intime correspond à ce « qui est contenu au plus profond d’un être », en rapport avec le lien, la sphère privée, ce qui est généralement tenu caché. C’est ce qui fait l’essence d’un être, mais qui peut aussi avoir un « rapport avec les fonctions du corps frappées de tabou », comme la sexualité. Face à la guerre, aux conflits, à toute espèce de combat ou de lutte, les êtres humains entretiennent, parfois à leur corps défendant, ce retour à soi, comme une douce protection, le dernier bastion que rien ne pourra faire voler en éclats, sinon la mort. Trois ouvrages expriment, chacun à leur manière, ce rapport entre guerre et intimité. Trois façons différentes d’appréhender la guerre, à hauteur d’hommes, au chevet des âmes les plus blessées, les plus exposées au fracas de la vie.

 

En 2008, les lecteurs découvraient le Journal d’Hélène Berr, jeune juive parisienne déportée en mars 1944. Ce témoignage sensible est accompagné aujourd’hui d’une édition illustrée contenant plus de soixante documents, photos de famille, de Paris sous l’Occupation et pages manuscrites. À travers ce journal, la jeune fille dévoilait son goût pour la littérature, ses rencontres et ses peurs face à l’avenir. Aussi émerveillée par la beauté des choses que dépitée par l’horreur absolue que la guerre inflige aux êtres humains, ses sentiments fluctuaient au fil des jours et la solitude la repliait sur elle-même. « La résistance humaine a des ressources incroyables. Jamais on n’aurait pu croire que nous supporterions ce que nous supportons », révèle-t-elle, comme à bout de souffle. Ou encore, évoquant les Allemands : « Je ne peux rien admirer en eux, car ils ne possèdent plus rien de ce qui faisait la noblesse d’un être humain ». D’une rare intensité, les mots de la jeune Parisienne crevaient la frontière entre le public et l’intime. Ses mots justes, sa force de résistance et sa capacité à transmettre les tourments de son âme, elle les puisait à l’intérieur d’elle-même, comme lorsqu’elle se rappelle son enfance et qu’elle rêve d’être bercée de nouveau pour oublier un instant les monstruosités de la guerre. Très vite, le double mouvement qui la tiraille apparaît au fil des pages : « il fait un temps radieux, très frais après l’orage d’hier. Les oiseaux pépient, un matin comme celui de Paul Valéry. Le premier jour aussi où je vais porter l’étoile jaune. Ce sont les deux aspects de la vie actuelle : la fraîcheur, la beauté, la jeunesse de la vie, incarnée par cette matinée limpide ; la barbarie et le mal, représentés par cette étoile jaune. » Rapidement consciente des dangers de la guerre, elle trouve une forme de survie à travers ses écrits intimes, sa vision couchée sur papier d’une inhumanité à la violence inouïe.

 

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Guillaume Piketty, lui, a ouvert Les archives intimes des combattants de l’ombre. Dans Résister, il explore les émotions, les motivations et les sentiments de résistants durant la Seconde Guerre mondiale. Déjà auteur, en 2009 d’un livre intitulé Retour à l’intime, en collaboration avec Bruno Cabanes, il s’attache cette fois à l’engagement, la fraternité, la souffrance ou les séquelles laissées par le temps des combats. Grâce aux carnets, journaux, lettres de prison, tracts ou correspondances privées qu’il a collectés, il montre comment chaque soldat affronte la torture, les camps de concentration, la perspective de mourir, la prison, mais aussi comment il est possible ou non pour ceux qui s’en sortent de reprendre une vie normale, sociale, familiale. Ces récits intimes dévoilent des sentiments extrêmement contradictoires, allant de la colère à l’excitation du combat, de la peur à l’euphorie, de la honte au doute ou à l’abandon et bien sûr à la solitude. En prison, pour des résistants arrêtés qui n’avaient jamais connu la privation de liberté et l’enfermement dans un espace confiné, l’épreuve est insupportable. Donnant l’exemple de Bertrande d’Astier de la Vigerie, arrêtée à la fin de l’hiver 1941, Guillaume Piketty décrit la découverte des habitudes quotidiennes des autres femmes, notamment en terme d’hygiènes, la promiscuité et le renoncement imposé à la pudeur, vécu comme une souillure. Pour résister à cette épreuve de la guerre, beaucoup reviennent aux sources de leur engagement, à leurs convictions, à leur foi éventuelle : « À l’instar de Pierre Brossolette et de ses camarades, ils firent en sorte de rendre leur cellule habitable. Ils s’efforcèrent d’entretenir leur condition physique et de poursuivre une certaine activité intellectuelle », écrit Piketty. Les nombreuses lettres collectées témoignent aussi de l’importance des proches pour tenir, le besoin de resserrer ce lien avec les êtres aimés, les seuls en mesure de partager et comprendre cette violation de l’intime.

 

Patrick Buisson, dans sa version illustrée de 1940-1945, années érotiques , sous-titrée L’occupation intime, a choisi de montrer en quoi la sexualité était « l’indice révélateur maximal d’une société à la fois dans ses continuités mais plus encore dans ses ruptures ». Levant les tabous sur les « filles à boches », les prostituées sauvages ou l’accommodement avec l’ennemi, il dresse une histoire de la politisation des corps, « érigeant le sexuel en délictuel jusqu’au point d’orgue de la Libération ». Décrivant les multiples tentatives de Vichy pour imposer une « police à sexe » ou la « collaboration horizontale » dont certaines femmes ont été suspectées, il propose une plongée très intime dans toutes ces vies qui se livrent pour survivre, qui s’exposent pour esquiver un repli fatal sur soi en fuyant l’apparente solitude. Grâce aux nombreux documents, pour certains inédits, et à la très riche iconographie, on saisit tout l’enjeu, souvent politique, de l’occupation intime. Du corps ambassadeur du nazisme en passant par la nationalisation du corps des femmes (la maternité comme devoir civique sous Vichy), Patrick Buisson aborde bien des aspects de l’amour et du sexe sous l’Occupation. Dans cette vaste guerre intime, la terreur cohabite avec le plaisir, la peur et le frisson avec le crime. Tout le paradoxe de la guerre ici résumé.

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