Chronique Saison brune de Philippe Squarzoni

Par Raphaël Rouillé, Librairie Sauramps-en-Cévennes, Alès

Six ans après DOL, Philippe Squarzoni nous propose une réflexion sur le réchauffement climatique en s’interrogeant sur le temps présent, sur le temps qui passe et sur celui qu’il reste à vivre. Au fil des pages, c’est la narration du monde qu’il questionne, avec ses strates et ses fissures.

Sensible au monde qui l’entoure, Philippe Squarzoni a déjà démontré, par le passé, la nécessité d’une part documentaire dans la fiction. Avec Garduno, en temps de paix et Zapata , en temps de guerre, respectivement parus en 2002 et 2003, il tirait des conclusions de ses voyages en Croatie et au Mexique en alertant sur les dégâts de la mondialisation et sur l’avènement d’une pensée unique. Suivront deux albums également engagés, Torture blanche en 2004 sur la Palestine et DOL , en 2006, en réaction aux politiques libérales menées en France au tournant du xxie siècle.

Cette fois, l’auteur suspend le temps pour prendre celui de la réflexion, celui d’une quête de sens sur la planète, sa respiration, son rythme, ses blessures internes et ses colères. Pour cela, il commence par le début, par les origines. Mais qu’est-ce qu’un début et qu’est-ce qu’une fin ? Comment commence-t-on une œuvre de fiction et quelle histoire la Terre nous raconte-t-elle ? Ces questions, il va se les poser tout au long de son album, comme un leitmotiv, une obsession, pire, une nécessité. « Par quoi commencer ? » écrit-il. « Le compte à rebours est lancé. Et notre crédit de temps est limité. Il est trop tard déjà pour faire marche arrière. Le retournement s’est produit. Une autre histoire va commencer. Une histoire dont nous ne pourrons nous détourner. » Se remémorant les commencements célèbres, au cinéma ou en littérature, il se souvient aussi de son enfance, par bribes, comme les morceaux découpés d’une vie. Les débuts de Peter Pan , ceux de Ran ou de La Prisonnière du désert restent gravés comme des images que l’on tatoue dans sa mémoire, des moments de magie, hors du temps, hors de tout. Un peu plus loin, il écrit : « Voici le temps des comparaisons, des souvenirs, un temps dont on ne reviendra pas. Un temps qui s’enfuit. Un temps où le temps manque déjà. Un temps précipité. Fini. » Philippe Squarzoni le sait, le temps de l’innocence, de la contemplation, le temps suspendu déserte les esprits et laisse place à un temps accéléré qui doit être aussi le temps de l’action. Après avoir sillonné les bibliothèques et les librairies à la recherche de documents sur le réchauffement climatique, il rencontre des experts, retrace l’évolution de la planète et se cogne finalement de plein fouet à la réalité, à ce temps précipité qu’il faut combattre puisqu’on ne peut pas l’arrêter, qu’il faut défier pour agir sur l’avenir avant qu’il emporte tout sur son passage, comme une vague. « Des petites vies. Dans de petites cases... et nous ne remarquons rien » s’exclame-t-il. Encastrés dans le flux torrentiel de la vie, les êtres humains semblent oublier la narration du monde, préférant se laisser emporter, comme bercer par ce flot qui les déplace sans ancrage, sans retour en arrière sur leur histoire, leur passé, leur origine. Sans retour sur la naissance du monde, sa formation, sa respiration qui conditionne aussi la nôtre. La crise climatique, écrit Squarzoni, « n’est pas qu’à l’extérieur de nous... parce qu’elle est en nous » . Parfois nostalgique, l’auteur propose pourtant un récit bien vivant, ouvert et contemplatif comme l’horizon que l’on observe. Le dessin oscille entre des moments volés à la réalité, au travers de rencontres, de moments de vie, et la pure fiction, expansive, déjantée, provocatrice parfois, très onirique et formidablement efficace pour « secouer les cervelles » . Car c’est bien de cela qu’il s’agit ! Réveiller les consciences, bousculer les esprits, écorcher le temps, le marteler pour stopper son avancée frénétique, son évanouissement. « Dans le Montana, il existe une cinquième saison, un moment suspendu entre l’hiver et le printemps, entre le gel et le dégel. Une “saison brune”, intermédiaire, où les glaces ont commencé à fondre... » Et c’est bien dans cet entre-deux que semble se situer Squarzoni, entre le début et la fin, entre une saison et une autre, au milieu d’un monde qui se transforme, qui s’évapore doucement. Sans début ni fin, comme une saison qui passe, s’éclipse, se dissipe avec le temps, l’album de Squarzoni est une parenthèse, une bouffée d’oxygène, un souffle de vie sur un monde en crise qui se démantèle sous nos yeux. Comme hors saison, il est pourtant au cœur de la vie, dans ce qu’elle possède d’essentiel, d’originel et de naturel. Plus qu’un album, Saison brune est comme un sablier, à l’image de celui représenté en page de couverture. Le sable passe lentement, mais inéluctablement, d’une sphère vers l’autre, nous rappelant que la vie ne tient qu’à très peu de choses. À travers ce sablier, c’est aussi le temps qui passe, s’égraine, comme un compte à rebours qui devrait nous rendre un peu plus acteur que spectateur de notre vie. En se remémorant les débuts de Voyage au bout de la nuit ou du film Serpico , Philippe Squarzoni se place en position de spectateur puis enchaîne sur sa propre histoire, sur sa position de narrateur qui devient acteur. Ce passage d’un état à un autre est peut-être l’une des clefs du récit.

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