Entretien Hymne de Lydie Salvayre

Propos recueillis par Daniel Berland, Librairie Coquillettes, Lyon

Hymne est une louange du cœur, du corps, de l’esprit et de l’intelligence. En filigrane du parcours hors norme de Jimi Hendrix, de sa vie et de son œuvre, c’est l’esprit d’une certaine création artistique dont Lydie Salvayre fait l’apologie dans ce texte salvateur. Ce livre salvateur, habité par l’aspiration à la liberté d’être et de créer, est un cri puissant.


Page : Lydie Salvayre, est-il exagéré de dire que l’hymne américain interprété par Hendrix ce matin d’août 1969 changea votre vie ?


Lydie Salvayre : C’est vrai que ce morceau constitue le cœur du livre Hymne. Parce que je considère que la façon de jouer l’hymne américain tel que le fit Jimi Hendrix ce 18 août 1969 à 9 heures du matin à Woodstock, constitue un geste d’une portée politique, poétique et symbolique considérable. Mais pour comprendre l’importance de ce geste, je rappelle, qu’en 1969 aux États-Unis, les Noirs comme Hendrix sont chassés des taxis, sont chassés des snacks, sont chassés des églises pour Blancs, chassés des night-clubs pour Blancs, des bordels pour Blancs, qu’ils sont chassés de toute part. Je rappelle aussi que les Amérindiens, qui sont les premiers habitants de ce pays, ces Américains d’origine, après avoir été massacrés en masse, comme on le sait, après avoir été déportés, sont désormais relégués dans des réserves que des touristes blancs de la classe moyenne viennent visiter. Et Hendrix, qui a dans les veines du sang noir, du sang cherokee et du sang blanc, Hendrix qui porte en lui toute l’Amérique, Hendrix injecte à l’intérieur de cet hymne américain cent pour cent blanc, d’une musique cent pour cent blanche et d’une Amérique cent pour cent blanche, Hendrix injecte le vieux blues que les esclaves noirs chantaient dans les champs de coton ; il injecte les sonorités nouvelles du free jazz joué à New York, celles qui sortent par exemple du sax d’Ornette Coleman ; il injecte la lamentation des mélopées amérindiennes que sa grand-mère lui chantait pendant son enfance. Ce qui signifie qu’en 3 minutes et 43 secondes, Hendrix donne une existence à toutes ces Amériques qui étaient niées et maltraitées, qu’il restitue à l’Amérique toutes les Amériques qui la constitue. Rien que cela valait tous les éloges du monde.


 

P. : Un hymne qui résonne également en pleine guerre du Vietnam.


L. S. : Oui, 1969, l’année de Woodstock, se situe en pleine guerre du Vietnam, la première guerre télévisée qui a commencé, je le rappelle, en 1959 pour ne se terminer qu’en 1973 avec les accords de Paris. Hendrix a vu les images de cette guerre à la télévision et a entendu son ami Larry Lee, son musicien, lui raconter les horreurs du Vietnam. Alors il fracasse cet hymne américain en faisant entendre le bruit des avions de guerre, le bruit des bombes qui s’écrasent sur le Vietnam et le bruit des populations qui hurlent. En 3 minutes 43 secondes, il rend compte de la barbarie de la guerre mieux que tous les discours prononcés à l’époque. Voilà deux choses qui valent mon admiration éperdue. 


 

P. : Et puis, il y a l’homme sensible et émouvant…


L. S. : Oui, l’homme est bouleversant. D’abord, il est le contre-exemple éclatant de cette théorie abjecte et fasciste qui soutient qu’un enfant né au sein du pire ne peut qu’aboutir au pire. Hendrix naît au sein du pire : sa mère l’abandonne, son père le maltraite plus ou moins. Il est mal habillé, il est noir, il est pauvre, il sera un adolescent délinquant, et il deviendra le prodige que l’on sait. C’est une des raisons qui m’ont poussé à défendre corps et âme cette histoire. Cet homme très timide, très modeste dans la vie, qui est dans ses compositions l’audace même. Vous comprendrez que je préfère cette posture à la posture inverse. Dans la vie, cet homme est dans la réserve, c’est un silencieux. Dans ce qu’il compose, il est la démesure. Hymne est un éloge de la démesure et de l’excès. Il est toujours trop, il déborde. Il est trop impur, il est trop nègre, il est trop indien, il est trop sexuel, trop artiste...


 

P. : … trop artiste dans un milieu qui, à l’époque, commence déjà à produire de la soupe musicale pour engranger des dollars.


L. S. : Bien sûr ! C’est le début du star-system. Les producteurs qui entendent cette musique qui n’est pas du rock pur, qui n’est pas de la soul pure, qui n’est pas du blues pur s’effarouchent complètement. Personne n’en veut mais il maintient son cap. Dire encore, si vous me le permettez, qu’il était d’une immense fragilité, qu’il était friable, qu’il est resté toute sa vie, je crois, un enfant abandonné, et que, comme l’avez entendu, sa musique est d’une force à décorner les bœufs, une force pour refuser la guerre, une force contre les frontières, contre le puritanisme… Il y aurait mille choses à dire. On le trouve toujours trop sexuel, trop obscène, et en même temps il recèle une force d’affirmation de la liberté et de la vie dont nous avons, je crois, infiniment besoin aujourd’hui, par ces temps que je n’ose pas dire de détresse… quoique.


 

P. : Il émane de votre livre à la fois l’admiration que vous portez à l’artiste, et une révolte – la vôtre ?


L. S. : C’était aussi pour moi l’occasion de méditer sur ce qu’est l’acte créateur. Bien sûr, le mystère ne sera jamais complètement levé. Mais que l’on se penche sur l’œuvre de Hendrix et sur sa vie et on y puisera deux ou trois choses dont on pourra tirer enseignement. Ce qu’Hendrix nous dit, d’abord, c’est de consentir à être soi ; d’oser être soi contre l’assentiment de l’opinion, contre la bénédiction de la mode, contre les applaudissements que l’on voudrait tant obtenir pour tout ce qu’on entreprend. Et puis cette autre chose qui m’a beaucoup touché, qui m’a beaucoup appris et qui apprend beaucoup sur l’acte créateur : l’art après lequel court l’artiste, il ne faut pas qu’il l’aime un peu, ou moyennement, ou considérablement, il doit le vouloir absolument. C’est ça, pour moi, la leçon inoubliable d’Hendrix. Retenir cela aussi, si on survit à son enfance – j’emprunte les propos à Carson McCullers : la source est à chercher dans l’enfance ; et à explorer l’enfance de Hendrix, on comprend mille choses.


 

P. : Et puis, votre livre, c’est aussi et surtout une langue, un rythme.


L. S. : La gageure était d’écrire dans une langue résolument classique. Pas du tout une « langue copain » ou la langue rock de Keith Richard. Et je souhaitais que cette langue classique soit innervée par le rythme du rock. Je me suis rendue compte que ce n’était pas difficile. J’ai écrit une grande partie des phrases sur un mode binaire, et vous constaterez que le rock et l’alexandrin ont en commun d’évoluer sur un rythme binaire. Et de temps en temps, à l’intérieur de ce rythme du rock et de l’alexandrin, casser le rythme, saboter la langue pour la réveiller, la distordre et la faire souffrir. 

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