Chronique Claustria de Régis Jauffret

Par Daniel Berland, Librairie Coquillettes, Lyon

L’affaire Fritzl avait saisi d’effroi le monde entier. L’histoire sordide de cette fille séquestrée dans la cave familiale à l’insu de tous, violée et torturée pendant vingt-quatre ans par son père, nous avait tous sidérés. Régis Jauffret métamorphose l’horreur du réel en un objet d’une stupéfiante puissance romanesque.

Lorsque l’on découvre, il y a 5 ans, l’affaire Fritzl, l’ignominie est telle qu’elle dépasse nos entendements. Nous avions beaucoup de difficulté, mêlée à davantage de dégoût, à concevoir les atrocités du monstre autrichien séquestrant sa fille durant vingt-quatre ans dans la cave de son pavillon, la torturant, la violant et lui faisant sept enfants. « Représente-toi de la façon que voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête. La lumière leur vient d’un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux. Entre le feu et les prisonniers passe une route élevée. Imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles. » (Mythe de la caverne, Platon). Le mythe de la caverne de Platon prend dans ce drame toute sa dimension. Ces prisonniers qui ne verront jamais de la réalité que des ombres d’humains projetées sur la paroi de la grotte où ils sont enchaînés. Car c’est bien cette télévision, installée dans le cachot, qui aidera la jeune femme et ses enfants séquestrés à vivre en parallèle avec le temps du dehors et qui rythma ce temps infini de vingt-quatre interminables années de sévices. Mais comment concevoir l’inconcevable, nommer l’innommable et penser l’impensable ? Comment imaginer le paroxysme poussé bien au-delà de l’extrême de ces vingt-quatre années de réclusion, hors du monde, de ses rites, de sa morale et de ses lois, à vivre dans une cave avec ses enfants et une télévision. La seule manière de concevoir, de nommer, de penser et d’imaginer tout ceci (et bien plus encore) demeurait la fiction.

La structure du roman de Régis Jauffret parvient à rejoindre la démesure humaine et la complexité psychologique monstrueuse des faits. Oscillante, tortueuse et elliptique, elle revisite des situations déjà évoquées, parfois suscitées, en diversifiant aussi bien les angles et les points de vue que les axes sensoriels. Saisissante, elle ligote le lecteur en le piégeant au fond de cette cave auprès de la jeune fille et de ses enfants, jusqu’aux tréfonds de leurs ressentis. Notre sang se glace alors, l’oxygène vient à nous manquer et l’expérience de la claustration s’installe peu à peu en nous, à notre tour, comme par résignation ou fascination. C’est avec subtilité et délicatesse que Jauffret nous prépare, comme pour mieux nous entraîner, à ressentir et à vivre l’horreur du pire. N’ayons pas peur des mots, l’exercice de funambule littéraire auquel s’est livré l’auteur était périlleux, pour ne pas dire « casse gueule ». Il a fallu tout l’immense talent de Jauffret pour ne pas tomber, en nous faisant basculer avec lui, dans une ignominie voyeuriste et déplaisante. Précautionneux, l’auteur prend soin de la victime autant que de son lecteur. Il le sait bien, l’auteur, pour avoir étudié tous les documents de « l’affaire », pour avoir visité les lieux, rencontré les enquêteurs et suivi le procès, que tous ceux qui se sont directement intéressés aux faits ne s’en sont jamais totalement remis. Et puisqu’il n’existe pas de hiérarchie du pire et de la monstruosité, la tragédie se situe bien au-delà de toute échelle de mesure possible. Quel élément d’ailleurs aurait pu prévaloir ? Serait-ce l’enfermement total et l’isolement durant vingt-quatre années ? Les odeurs pestilentielles ? Les hordes de rats ? Les viols toujours répétés ? Les enfants brûlés ? Les privations ? L’implacable froideur de Fritzl ? Ou ces quelques moments de bonheur volés et malgré tout vécus du fond de cet enfer ? Le lecteur non plus ne se remettra pas de la lecture de Claustria . Pas tant d’ailleurs à cause de la réalité horrible qu’il devra affronter, que pour la puissance, la maestria littéraire qui l’éblouira.

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