Chronique Come Prima de Alfred

Roxanne Moreil Librairie La Manœuvre (Paris 11e)

Pour sa première bande dessinée en solo, Alfred nous entraîne sur la route en direction de l’Italie. À bord d’une petite Fiat 500 brinquebalante, nous assistons aux retrouvailles complexes de deux frères séparés par la guerre et par leurs convictions politiques. Un récit brûlant où le drame de l’Histoire rend plus difficile la résolution du drame familial.

Été 1958. À l’issue d’un combat de boxe minable mené clandestinement dans un village paumé du Sud de la France, Fabio est surpris par des retrouvailles forcées avec son petit frère. Giovanni a perdu contact avec son aîné depuis dix ans, il vient pourtant lui demander de l’accompagner en Italie afin de disperser les cendres de leur père qui vient de mourir. Rien ne retient Fabio en France, c’est même l’inverse. Cette petite frappe qui n’a jamais vraiment grandi, n’a semé durant toutes ses années que la terreur et la haine. Il accepte le voyage pour fuir ses créanciers et dans l’espoir de pouvoir toucher une part de l’héritage qu’il croit lui revenir de droit. À mesure que les kilomètres défilent, que le paysage s’éclaire et se réchauffe, le mystère qui entoure ce qui a désuni les deux frères se désépaissit. La figure du père, incarnée par l’urne posée sur la banquette arrière de la voiture, a conduit Giovanni à choisir son camp et à occuper une place laissée vacante par l’absence de son frère. L’aveuglement politique de Fabio, qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, a choisi de s’engager auprès des chemises noires, corps militaire volontaire de l’Italie fasciste, a fait exploser sa famille. Son départ l’a définitivement éloigné des siens, d’abord par désaccord politique, ensuite parce qu’il n’était pas là pour les protéger quand le mouvement s’est radicalisé et qu’il a contraint, par la force, la population à adhérer au parti. Come Prima interroge le poids de l’Histoire de l’Italie sur les familles et la difficulté à pardonner. Si Alfred a déjà une longue carrière en BD derrière lui, il n’avait encore jamais publié de livre entièrement réalisé seul, sans le concours d’un scénariste. Son parcours l’a mené du théâtre à la littérature et il a toujours su mêler ses passions à la bande dessinée. Ce moyen d’expression, il l’a appris en autodidacte et, malgré son attirance pour tous les autres supports de la création, il semble lui coller à la peau. Ce n’est pas un hasard si, pour ce livre très personnel, il choisit l’Histoire de l’Italie, son pays d’origine. L’intensité de son récit y révèle très rapidement son implication personnelle et c’est d’ailleurs ce qui lui donne tant de force et de crédibilité. En mettant ses personnages sur la route vers le Sud, il alterne intelligemment des moments de huis clos puissants et des rencontres avec d’autres personnages qui vont influencer le cours du voyage. On comprend rapidement qu’il sera initiatique. Avec ce parti pris narratif, on mesure enfin toute l’étendue du talent d’Alfred en tant que dessinateur. À chaque page un nouveau paysage, une nouvelle expérience graphique. Il interroge sans cesse son trait, alterne des cases figuratives et abstraites, prend des directions inattendues et toujours très réussies. Avec Come Prima, on retrouve avec bonheur le dessin d’Alfred tout en ayant l’impression de découvrir un nouvel auteur.

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