Dossier Vies et morts de Jean Moulin de Pierre Péan

Raphaël Rouillé

Tandis que l’année 2013 marque le 70e anniversaire de la disparition de Jean Moulin, l’Histoire poursuit son questionnement et ses recherches sur la vie et l’entourage de l’homme qui est devenu un héros pour la nation. De témoignages en révélations, c’est sa vie parfois intime que nous redécouvrons, au cœur d’un combat pour le triomphe et l’unité de la Résistance.

En 1998 paraissait chez Fayard le livre d’enquête de Pierre Péan intitulé Vies et morts de Jean Moulin. Audacieux, ce livre d’investigation s’intéressait à l’homme derrière le héros, s’efforçant avant tout de répondre à la question : « Qui était Jean Moulin ? » Sa parution en format de poche chez Pluriel permet la confrontation avec d’autres points de vue. Car avant d’être une fierté nationale, la Résistance fut une épreuve de chaque instant, douloureuse, fragile, pleine de doutes, de trahisons, d’ambiguïtés. À l’image des hommes gagnés par la fraternité, mais aussi par la peur d’une guerre terrible, la Résistance a mis du temps, sous l’impulsion de Jean Moulin, à s’unifier. En retraçant l’itinéraire de Jean Moulin au travers de souvenirs, d’enquêtes ou d’archives, trois ouvrages relatent l’Histoire à hauteur d’hommes, sans artifices ni provocation, simplement pour décrire la complexité et les ramifications d’une guerre au creux de laquelle un homme va œuvrer pour la Libération de la France. Arrêté le 21 juin 1943 par la Gestapo, Jean Moulin meurt le 8 juillet, après avoir été torturé. Dans Alias Caracalla (Folio), prix Renaudot Essai en 2009, Daniel Cordier racontait trois années de sa vie et notamment comment il était devenu le secrétaire de Jean Moulin pendant près d’un an. Avec De l’Histoire à l’histoire, il revient cette fois sur sa relation au passé, ses contacts avec Jean Moulin et les autres résistants, sur quelques publications contestables et son rapport à l’Histoire comme à la mémoire. Tiré d’entretiens avec Paulin Ismard qui ont duré trois ans, ce livre plein de pudeur et de sensibilité aide à appréhender la Résistance sous un autre angle. Expliquant des silences qui en disent long, des liens de fraternité qui, parfois, volent en éclats après la guerre, ou des désaccords entre les chefs de la Résistance, il indique en quoi la guerre est restée « le trésor de sa vie ». Mais il aborde aussi la manière d’écrire l’Histoire. Longtemps soumise aux récits des grands témoins, l’Histoire que défend Daniel Cordier passe par les archives qu’il préfère aux souvenirs souvent erronés. Prenant l’exemple de l’« affaire Jean Moulin », il explique sa décision d’y consacrer autant de pages dans La République des catacombes (Folio Histoire), notant l’importance du rapport Kaltenbrunner du 29 juin 1943 et celle du rapport Flora rédigé le 19 juillet 1943. Deux documents qui, bien qu’incomplets, l’ont convaincu de la culpabilité de René Hardy. Cette « affaire » est précisément le sujet du livre de Jacques Gelin que publient également les éditions Gallimard. Trahison ou complot ? se demande le journaliste qui, au terme d’une longue enquête, décrit les zones d’ombre de Caluire, le peu de documents et la suspicion d’un complot contre Jean Moulin au-delà du seul mobile de trahison. Examinant les cas Hardy, Frenay, Bénouville, Groussard, Dulles et bien d’autres, Jacques Gelin décrit les relations entre ces hommes, leurs intérêts et les propos qu’ils ont tenus. Son enquête aura duré plus de vingt ans et elle apporte des précisions aux circonstances de l’arrestation de Jean Moulin, grâce notamment aux témoignages, rencontres et hypothèses évoqués page après page. Reprenant des théories qu’il étaye de nouveaux éléments ou apportant de nouvelles pièces issues de ses recherches entre la France et l’Allemagne, l’auteur dissèque l’un des puzzles les plus compliqués de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Il s’attarde notamment sur la double vie de Lydie Bastien, fiancée de Hardy ou sur des témoins trop impliqués pour être honnêtes. Cette « affaire » est l’occasion de redécouvrir ceux qui gravitent autour de Jean Moulin, mais c’est aussi une manière d’explorer les relations qu’entretient le chef du Conseil national de la Résistance avec son entourage dans la sphère professionnelle comme dans l’intimité. Car l’homme engagé, avant de devenir un héros, est surtout sensible, séducteur et passionné de dessin. C’est ce que révèle le très beau livre de Thomas Rabino intitulé L’Autre Jean Moulin. En remontant le fil de sa vie, l’historien et journaliste donne une nouvelle épaisseur à l’action du résistant. Grâce à un legs de la petite cousine de Jean Moulin, de nouvelles archives familiales nous renseignent abondamment sur l’homme, son caractère, les cicatrices de son enfance provençale, ses amours, ses passions, sa fulgurante carrière. Tant d’années, largement illustrées en cahier central, qui forgeront un homme qui « tiendra » le plus longtemps possible tandis qu’il est recherché par Vichy et la Gestapo, mais trop libre et trop fidèle à ses idées pour céder.

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