Chronique Les Enténébrés de Sarah Chiche

Madeline Roth Librairie L’Eau vive (Avignon)

C’est un livre-fleuve, d’une intelligence rare, l’histoire d’amour d’une femme partagée entre deux hommes. C’est aussi, en même temps qu’une sorte de cri terrible sur les catastrophes que provoquent les guerres et les dérèglements climatiques, un roman sur la famille et l’héritage que l’on porte malgré soi.

Sarah Chiche est écrivain, psychologue et psychanalyste. J’ai longtemps eu peur de ce que je pouvais écrire sur ce texte qui m’a profondément bouleversée. De tous les romans de cette rentrée (et au-delà, évidemment), il est celui qui m’a heurtée, qui a provoqué des larmes, des moments où il fallait refermer le livre pour reprendre son souffle. « C’est impossible d’être à la hauteur de la fiction que l’on a de soi-même. » Le premier chapitre est hallucinant : il est une entrée dans la torpeur, les failles du monde, les failles du soi. Le personnage de Sarah se trouve à la gare centrale de Vienne, elle vient rédiger un article sur les conditions d’accueil des réfugiés. Elle va rencontrer Richard, un musicien renommé. Commence alors une passion qui va la déchirer, entre Paul, le père de sa fille, et cet homme beaucoup plus âgé qu’elle, qui ne veut pas renoncer à sa femme. L’histoire paraît classique mais la prouesse de Sarah Chiche, c’est d’écrire plusieurs livres en un seul. C’est de parler de la folie, de l’Afrique et de l’indépendance, des fantômes du nazisme, des catastrophes climatiques, tout en habitant tellement ses personnages que la distance est presque abolie, que l’on est avec eux, dans leur colère, leurs erreurs, leurs errements. Les enténébrés – ceux qui sont plongés dans les ténèbres, c’est Sarah, mais c’est aussi cette mère folle, cette « mère morte », cette mère devenue vieille aujourd’hui. C’est Richard et Paul, ce sont les enfants de cet hôpital psychiatrique autrichien dont Sarah apprend l’extermination. On avance dans le livre en cornant des pages, marchant comme dans les pas d’un fantôme. On est à Vienne, à Abidjan, à Buchenwald, à Orvieto. « Mais de quoi sommes-nous la faute ? » Rarement un livre, je le redis, d’une telle intelligence, m’aura aussi fortement ébranlée.

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