Chronique Les Dieux du tango de Carolina de Robertis

Pauline Girardin Librairie Les Beaux Titres (Levallois)

Histoire de l’explosion du tango à Buenos Aires ; roman d’aventures au style fluide ; des personnages vaillants, tourmentés, intensément vivants ; la passion et la liberté comme uniques possibilité d’être… Autant de raisons pour se laisser entraîner dans les bras de ces Dieux [et déesses] du tango.

Février 1913. Leda, 17 ans, débarque de sa Campanie natale à Buenos Aires. Elle vient rejoindre Dante, un cousin parti quelques années plus tôt, auquel on l’a mariée par procuration dans son village. Dans sa valise, des livres, quelques robes et le cadeau de noces pour son époux, un violon que la mythologie familiale dit hérité du roi de Naples en personne. Hélas, à peine arrivée, elle apprend, par un ami de Dante venue la chercher, la mort de son cousin et époux lors d’une manifestation anarchiste. Alors qu’elle est assaillie par les souvenirs de son pays, de sa famille corsetée de morale rigide et de non-dits, de sa cousine Cora morte dans des circonstances obscures, de son passé de jeune fille éduquée mais muselée, Leda entame une lutte à mort avec sa peur de sombrer dans la fange de cette ville immense, avec son refus viscéral de rentrer au pays s’enterrer vivante dans le deuil, avec cette passion qu’elle porte en elle pour la musique. Son apaisement lui vient des dimanches où se joue, dans les cours crasseuses et bondées, une musique qui tout ensemble lui vrille et lui déploie l’âme. Mais les femmes ne jouent pas de violon, encore moins en public, et moins encore le tango, né des bordels, de l’immigration et de la misère. Dès lors, que faire ? Tremblante de peur et de détermination, Leda endosse les habits et le nom de feu son mari pour arpenter la nuit de Buenos Aires, à la recherche de ce tango qui la fascine. Se faire passer pour un homme, le devenir, juste pour pouvoir jouer du violon, juste pour pouvoir être et vivre cette passion qui la consume. Ne pas, ne plus être la proie en robe, engoncée dans une posture de respectabilité étouffante, mais, bien au contraire, être l’arpenteur légitime et incontestable de l’espace et de la musique. Quelle liberté de pouvoir fumer, boire, marcher dans la rue comme si elle était sienne ! Ce roman d’aventures est autant le récit d’une quête de soi que celui de la Buenos Aires du début du xxe siècle où s’invente le tango. Évitant en virtuose le pathétique larmoyant et la crudité voyeuriste ou gratuite, il n’évacue aucune des violences inouïes du genre humain, aussi bien privées que sociétales – celles d’un questionnement identitaire profond, celles des rapports entre hommes et femmes –, pas plus que la lutte impitoyable que demande la liberté d’être soi, et son prix parfois exorbitant. Bien au contraire, il les dissèque avec une justesse impressionnante, au travers de personnages féminins qui tirent leur puissance de leur vulnérabilité et de leur passion. Il renouvelle aussi la question de l’amour et de la vérité : l’un est-il seulement possible sans l’autre ? Ce roman fracassant martèle que seule la passion – ici celle de la musique – rend un être humain libre d’être ce qu’il est, en profondeur et en vérité. Et si l’auteure ne nous donne pas une bande sonore précise, sans doute est-ce pour laisser plus libre cours au tango intérieur de ses lecteurs et lectrices. Cet été, direction l’Argentine au rythme du tango !

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