Dossier La Question de Henri Alleg

Par Raphaël Rouillé, Librairie Sauramps-en-Cévennes, Alès

Tandis que nous célébrons le cinquantième anniversaire des accords d’évian (18 mars 1962) mettant fin à la guerre l’Algérie, les éditions de Minuit nous proposent de relire sept ouvrages, dont quatre étaient épuisés depuis plus de trente ans. Publiés pour la première fois entre 1958 et 1962, ces textes nous replongent au cœur des débats de l’époque et, accompagnés par la correspondance d’Albert Faucher, un appelé d’Algérie, nous redécouvrons par les lettres et les témoignages les désastres causés par la guerre.

Beaucoup de parutions reviennent sur la guerre d’Algérie, commémorant, accusant ou relatant les événements d’une guerre qui ne finira jamais de hanter les esprits. Le choix des textes d’époque paraît pourtant le plus juste, le plus approprié, le plus sincère. En relisant des correspondances ou des témoignages rédigés en plein conflit, nous réalisons la tension, le questionnement face au contexte et les prises de position souvent difficiles car sanctionnées. Une lettre est un écrit que l’on adresse à quelqu’un pour lui communiquer quelque chose. Ce sont aussi les mots qui composent un texte et les belles lettres chères à la littérature. Sans détours ni raccourcis, cette Algérie-là ne peut mentir, elle est en prise directe avec le réel, elle s’écrit au moment où elle se déroule, comme un signe du temps et de la mémoire.

« Dans cette immense prison surpeuplée, dont chaque cellule abrite une souffrance, parler de soi est comme une indécence », écrit Henri Alleg au début de La Question. Arrêté en juin 1957, le directeur du journal Alger Républicain, interdit en septembre 1955, expédie en France une copie de sa plainte déposée fin juillet au procureur général d’Alger. Dénonçant l’horreur et les tortures, son texte, sec et coupant, alerte immédiatement les consciences, si bien qu’une partie est saisie dès 1958. Relire ces pages, c’est mesurer la violence des interrogatoires où décharges électriques alternent avec brûlures et menaces psychologiques. On y observe aussi la lenteur des instructions et les zones d’ombre qui planent sur de nombreuses affaires. L’Affaire Audin (1957-1978) est un triste exemple et un révélateur d’une société démocratique en crise. Maurice Audin, mathématicien et membre du parti communiste, disparaît subitement après son arrestation. Henri Alleg sera le dernier à le croiser pendant sa détention. En mai 1958, Pierre Vidal-Naquet publiait pour la première fois ce texte, fruit d’une enquête historique dans laquelle il démontrait que l’évasion annoncée par les autorités était une imposture et que la torture était venue à bout de la vie de Maurice Audin. Publié en juin 1959 et aussitôt saisi, La Gangrène regroupe des témoignages d’Algériens, étudiants, intellectuels, qui déclarent avoir subi des tortures dans certains locaux de la D.S.T. à Paris. Qualifié d’ « ouvrage infamant » par le Premier ministre français de l’époque, La Gangrène met en lumière des techniques d’interrogatoires insupportables, dégradantes et indécentes. « On te fera pisser le sang », « on va te passer à la broche », « on commande à tout le monde ici, même au juge », « si t’es trop abîmé, on te foutra à la flotte avec une étiquette : traître au FLN » : les mots, les propos des inspecteurs mitraillent les hommes comme les gifles, coups de poing, coups de pied, manchettes et coups de tête qui les accompagnent bientôt. D’où ce Droit de désobéissance que revendique l’historienne Anne Simonin pour les éditions de Minuit dans une petite plaquette de 48 pages offerte à ses lecteurs. Droit de désobéissance fait écho à Provocation à la désobéissance et rappelle l’épisode absurde du jugement et de la condamnation de Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit, pour avoir publié Le Déserteur, roman visiblement trop autobiographique. Si bien qu’entre 1957 et 1962, un éditeur qui se voulait avant tout littéraire se trouva dans l’obligation de devenir un éditeur militant, au nom de « l’honneur de la France ». Cette parenthèse historique a permis l’émergence de textes uniques et à la diffusion souvent interdite, comme Le Désert de l’aube de Noël Favrelière, rappelé en 1956 en Algérie dans un régiment de parachutistes pour participer à la « pacification ». Traumatisé par les exécutions sommaires, il libère un jour un rebelle blessé et s’enfuit avec lui dans le désert avant de rejoindre l’Armée de libération nationale. Robert Bonnaud fut lui aussi rappelé en 1956 pour servir en Algérie. Ce professeur d’histoire va pourtant dénoncer avec énergie cette guerre qu’il condamne, jusqu’à son arrestation en juin 1961. Cet Itinéraire regroupe ses lettres écrites d’Algérie ou à la prison des Baumettes et dont certaines ont été publiées par la revue Esprit. Un récit autobiographique sur la résistance à la barbarie, le refus de capituler par la pensée et la nécessité de témoigner des atrocités de la guerre.

On comprend donc, à travers ces nombreux textes, l’importance du témoignage écrit. Si bien que dans Les Belles Lettres regroupées par Charlotte Delbo, on se demande : « Pourquoi écrit-on des lettres ? » « Parce qu’on éclate d’indignation. » À la lecture des lettres d’écrivains connus, dont certains ont signé la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », ou d’anonymes, c’est tout l’esprit de révolte et de colère qui rejaillit, l’indignation d’une humanité bafouée par la violence, l’injustice et l’incompréhension.

Séparés par la guerre, Albert et Françoise Faucher ont correspondu pendant près de six mois, en 1962, de manière très régulière. Leurs lettres ont été découvertes par leur fille Éléonore dans le grenier, au sein d’un petit coffret kabyle. Elles sont publiées aujourd’hui sous le titre énigmatique Quand les cigognes claquaient du bec dans les eucalyptus (Fayard). Jeune appelé, Albert est sous-officier et pharmacien. Il arrive à l’hôpital de Tizi Ouzou tandis que sa fiancée est restée à Nantes. Il reviendra juste au moment de l’indépendance. Ces derniers mois de l’Algérie française sont particulièrement violents, car l’OAS bascule dans la lutte armée. Mais au-delà de la terreur qui règne, des représailles, Albert Faucher insiste sur la misère des populations indigènes qui viennent se faire soigner, sur la condition des femmes, la peur des pieds-noirs et des harkis, la solidarité dans le don du sang pour les blessés, d’un bord comme de l’autre. Sans s’apitoyer sur son sort, le jeune pharmacien décrit l’Algérie avec ses yeux, donne de longues descriptions et livre tout l’amour qu’il a pour sa fiancée. Tendres, émouvantes et encore très fraîches malgré le temps écoulé, ces lettres sont un regard de plus sur la guerre d’Algérie, un regard sublimé par l’amour qui suspend le temps, mais aussi un récit sur le thème du passage, comme le souligne Benjamin Stora dans sa préface : « passage du temps entre les deux principaux personnages, passage de témoin entre les générations françaises et algériennes qui s’évitent encore, passage d’histoires aussi fugaces que la durée d’une vie ». Or, le mieux que l’on puisse faire dans une vie, comme l’écrivait Arthur Rimbaud, « c’est bien de passer ».

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