Dossier Journal d’un raté de Edouard Limonov

  • Edouard Limonov
  • Traduit du russe par Antoine Pingaud
  • Coll. «Coll. « Grandes traductions »»
  • Albin Michel
  • 01/09/2011
  • 288 p., 19 €

DANIEL BERLAND, Librairie COQUILLETTES, Lyon

Depuis son enfance, l’homme rêvait sa vie comme un héros balzacien des temps modernes. Il se voyait en bandit de grands chemins, en protestataire convaincu, en prisonnier politique, en dandy libertin, en aventurier desperado, en marginal notoire, en mercenaire engagé et en leader politique charismatique. Voici son histoire en deux ouvrages magistraux…

« Voyou en Ukraine, poète de l’underground à Moscou, looser magnifique à New York, écrivain et journaliste branché à Paris, soldat de fortune dans les Balkans et nouveau vieux chef d’un parti de jeunes révolutionnaires à Moscou ». Mais qui est donc ce Limonov ?

Depuis 1982 et son Journal d’un raté jusqu’au récit que lui consacre aujourd’hui Emmanuel Carrère, Edouard Limonov agace, irrite, fascine et déroute. Contradictoire, insaisissable et provocateur, l’homme qui rêvait sa vie comme une magistrale fresque romanesque s’est cherché partout, en tout, jusque dans les marges sexuelles et politiques. L’étonnant et détonnant Limonov est assurément parvenu à faire de sa vie un roman. « Je fuis toujours le bien » écrivait-il en 1982 dans Journal d’un raté. Peut-être tenons-nous là le début d’une piste… Limonov, héros raté du roman d’une vie qu’il serait parvenu à écrire et à vivre ; Limonov contrarié et contrariant, controversant et controversé, contradictoire et contrarié, qui dérange ou indigne jusqu’à devenir la mascotte de certains milieux intellectuels parisiens dans les années 1980. Complexe et décomplexé, l’homme se raconte dans Journal d’un raté entre fantasmes, révoltes et haines. Accro au sexe, aux penchants pédophiles, fascistes et révolutionnaires, Limonov tire de son quotidien new-yorkais la sève d’un autoportrait en forme de manifeste. Le texte, foisonnant de ses fantasmes, de ses révoltes et de ses haines, compose un magma où ne subsiste que la plume amère de l’indigent. Seul et désœuvré, il trépigne, hurle et jouit (ou se laisse jouir) dans l’attente d’une improbable révolution. Provocateur, injurieux, souvent obscène, il se complait dans la révolte, balaye conventions sociales et morales d’un seul mouvement dont l’écho se perd systématiquement dans les méandres de ses propres fantasmes. Derrière le parfait raté se dessine alors, déjà, abominable et fascinant, le portrait du dernier des « possédés » dostoïevskien décrit par Emmanuel Carrère. L’homme, poète et provocateur, se nourrit au sang de sa révolte et se laisse guider par une seule urgence : l’action.

À travers quelques rencontres et à la lumière de ses écrits, le portrait que dresse Emmanuel Carrère du trublion Limonov s’abstient de tout jugement. « C’est une vie dangereuse, ambiguë : un vrai roman d’aventures. C’est aussi, je crois, une vie qui raconte quelque chose. Pas seulement sur lui, Limonov, pas seulement sur la Russie, mais sur notre histoire à tous depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. » prévient l’écrivain français. Limonov, l’égocentré, semble ne consacrer sa vie qu’à la détestation de l’autre et, in fine , de lui-même. Fréquemment, dans les pages de son Journal , il reconnaît se chercher en tout sauf dans l’immobilité, en tout sauf dans le confort intellectuel, moral ou affectif. En tout sauf dans la convention sociale. « Envoyez-moi à la guillotine. Je veux mourir jeune. Interrompez ma vie violemment, versez mon sang, tuez-moi, torturez-moi, dépecez-moi ! Il ne peut pas y avoir de Limonov vieux ! » Même sa propre mort (et surtout elle), prévient-il, se doit d’être à la hauteur romanesque du personnage qu’il s’est créé. Amoureux transi, ne supportant pas d’être quitté, Limonov sait aussi, parfois, se comporter en grand romantique avec les femmes. Du moins quand il ne se fait pas prendre par de grands Black américains pour survivre dans les bas-fonds new-yorkais. C’est ainsi que lui, Limonov, en a décidé : et rien ni personne ne pourra se mettre en travers de son destin d’aventurier des temps modernes.

Le portrait qui émerge de son Journal comme du livre de Carrère est celui d’un héros passionnant, raté ou pas, parfois attachant, qui sait être troublant et dérangeant – comme lors de son engagement mercenaire plus que douteux auprès des troupes serbes durant le conflit yougoslave. Car il y a chez cet homme comme une fascination pour la transgression, à l’instar du romantisme mélancolique d’un Musset, d’un Nerval, d’un Ducasse. Et en suivant la piste de ce personnage, c’est toute une genèse postsoviétique que dévide Emmanuel Carrère, celle d’une génération en mal d’Histoire et de repères. Et en s’emparant de cette autre histoire que la sienne, Carrère fait émerger celle d’une Russie qu’il partage, au moins en partie, avec son personnage. Mais laissons Emmanuel Carrère conclure : « “ C’est bizarre, quand même. Pourquoi est-ce que vous voulez écrire un livre sur moi ? ” Je suis pris de court mais je réponds, sincèrement : parce qu’il a – ou parce qu’il a eu, je ne me rappelle plus le temps que j’ai employé – une vie passionnante. Une vie romanesque, dangereuse, une vie qui a pris le risque de se mêler à l’Histoire. Et là, il dit quelque chose qui me scie. Avec son petit rire sec, sans me regarder : “Une vie de merde, oui. ” »

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