Chronique Histoire de la violence de Edouard Louis

Betty Duval-Hubert Librairie La Buissonnière (Yvetot)

Deux ans après la publication de son premier roman En finir avec Eddy Bellegueule (Points), Édouard Louis donne à lire et à entendre une voix singulière, d’une qualité littéraire remarquable, accomplie, agitée de perpétuels questionnements sociologiques. Ce texte inouï, maîtrisé, d’une violence implacable mais raisonnée, autorise aussi les émotions et la détresse intériorisées.

Entre récit et roman, Histoire de la violence est l’appropriation par l’auteur de sa propre histoire, écrite dans l’urgence, avec fulgurance et nécessité, après avoir subi un viol, puis une tentative d’homicide un soir de Noël. Ce texte émane d’une volonté de comprendre l’incompréhensible, la naissance d’une violence inattendue et incontrôlable au sein d’une société elle-même violente, ayant délaissé les individus fragiles et fragilisés. Édouard Louis ne condamne pas, mais il traque une certaine vérité en utilisant les codes du roman pour une plus grande liberté de narration. C’est dans la souffrance ouverte et assumée que la parole et l’écriture se libèrent. Le lecteur ne doit pas être rassuré. Il plonge au cœur du texte et de l’indicible parce que le narrateur n’omet rien, partage ses émotions, les phases de détresse et de doute qui ont suivi. Il y a d’abord eu la rencontre, la séduction et son attrait, les solitudes masquées et le besoin d’échange. Puis l’approche est devenue plus engageante, plus engagée et le désir irrésistible a surgi. Édouard Louis céda alors sans même envisager un danger quelconque. Réda, c’est le nom de son futur bourreau, le fera chavirer au cours d’une longue nuit d’échanges et de douceurs… jusqu’à l’horreur et la peur, celle d’avoir échappé à la mort. La narration est judicieusement double. Deux voix s’entremêlent, celle d’Édouard Louis et celle de sa sœur, pour raconter cette histoire dans les moindres détails, alternant un langage plus populaire et spontané, et un autre, plus bourgeois et intellectualisé. De son histoire personnelle, dans ce texte comme dans le précédent, le narrateur a l’exigence de composer un roman social contemporain. Sans cesse reviennent ses propres origines, son ascension littéraire et intellectuelle, sans toutefois renier ce qui le fonde. La voix de sa sœur biologique, sorte de double littéraire et narratif, est là pour le rappeler. Édouard Louis déconstruit pour reconstruire, se (re)construire. Et cela passe nécessairement par les mots, par le langage. Le silence serait pourtant un plus simple refuge. Ne rien dire, taire, se taire, ne pas accabler davantage, ne pas porter plainte, porter sa propre culpabilité. Il faut pourtant que cela soit dit, ne pas laisser cette souffrance violente accaparer le corps et l’esprit, et accepter malgré soi d’aller dans un commissariat déposer une plainte, dire l’intimité, revivre la violence des actes et laisser choir une partie de soi-même aux mains, aux oreilles d’autrui. Et c’est bien l’objet de ce livre, éloigné de tout radicalisme, de faire œuvre d’intégrité, de sincérité et de justesse. Édouard Louis ne triche pas, ne cherche ni à embellir, ni à enlaidir le drame de la situation, pas plus qu’il ne se pose en victime. Il propose au lecteur sa vision de la violence sociétale ambiante à partir d’un fait tragique, certes personnel, mais toujours relativisé et pleinement réfléchi. Ce roman est d’une sincérité éblouissante et troublante. Or, le but de la littérature est précisément de fournir des éléments de compréhension sur le monde contemporain.

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