Chronique Des femmes peintres de Martine Lacas

Catherine Florian Librairie Violette and Co (Paris 11e)

À l’instar de la passionnante exposition intitulée « Qui a peur des femmes photographes ? » organisée à Paris en cet automne-hiver 2015, Martine Lacas aurait pu donner à son ouvrage un titre similaire, tant les femmes peintres sont tombées dans les oubliettes de l’Histoire de l’art.

L’objet de ce beau livre à la riche iconographie consiste à s’interroger sur les conditions de l’« invisibilisation » des femmes peintres à partir de la Renaissance. Ce fut la période où se sont structurées et fixées les notions d’art et d’artiste dans le domaine pictural, au lieu de celles d’artisanat et d’artisan. La peinture passe, dans les écrits de l’époque, du statut d’art mécanique où prédominent le maniement de la matière et le corps au travail, à celui d’art libéral, qui fait appel aux facultés intellectuelles, au monde supérieur des idées. Comme le souligne très justement Martine Lacas, le langage ne peut être réduit à un moyen de représenter la réalité, il la configure. Le peu de noms de femmes inscrits au Panthéon des grands peintres résulte, en d’autres termes, de l’idéologie. L’auteure montre ce processus d’exclusion en s’attachant à l’analyse du discours produit pendant ces quatre siècles, de la sortie du Moyen Âge – et des couvents pour les femmes artistes –, à la Révolution française, où la « messe est dite ». Les femmes sont renvoyées à l’espace privé, elles sont confinées dans leur foyer, devant assumer les seuls rôles qui leur échoient, ceux d’épouses et de mères. L’espace public, qu’il soit social, politique, intellectuel ou artistique, appartient désormais exclusivement aux hommes. Le terrible xixe siècle ne fera que renforcer la chape de plomb. La Renaissance est profondément influencée par une culture philosophique dominée par le platonisme et l’aristotélisme, qui véhiculent une catégorisation genrée valorisant le masculin au détriment du féminin. La division sexuelle de la société se retrouve dans l’art. Tout le vocabulaire permettant d’analyser les œuvres est imprégné de métaphores relevant de cette différenciation. Le dessin est viril, les hommes inventent, créent, et la couleur est féminine. Les femmes copient, reproduisent. De façon incontestable, les artistes sont de plus en plus nombreuses au fil du temps. Elles deviennent alors menaçantes car elles provoquent un bouleversement ontologique, l’artiste ne pouvant être que l’homme. Elles ont dû mettre en place des stratégies spécifiques pour simplement exercer leur métier, tant dans leur formation que dans la pratique de leur art. À l’aide d’exemples précis tirés de tableaux peu connus, voire inconnus, Martine Lacas révèle tous les contournements mis en place par ces artistes femmes afin de lutter contre les barrages édifiés pour les écarter ou les inférioriser. Elles parviennent à échapper aux lieux communs tout en s’y référant, comme par exemple dans l’autoportrait où elles passent d’objet passif à celui de sujet actif, sans bouleverser les codes qui rendent possibles l’accueil et la lecture positive de leurs œuvres. Sofonisba Anguissola, Lavinia Fontana, Marietta Robusti, Artemisia Gentileschi, Elisabetta Sirani, Elisabeth Vigée-Lebrun, Adelaïde Labille-Guiard et bien d’autres, furent brillantes dans cet exercice périlleux.

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