Dossier La Documentation photographique n°8086 de Sous la direction de Béatrice Giblin

Par Raphaël Rouillé, Librairie Sauramps-en-Cévennes, Alès

Créée en 1945, La Documentation photographique fait aujourd’hui bien plus qu’accompagner les professeurs de collège et de lycée dans l’enseignement de l’Histoire et de la géographie. La qualité de ses dossiers, leur clarté et la synthèse qu’ils proposent sur divers sujets en font un outil de connaissance ouvert à tous les curieux.

Réalisée avec le soutien du Centre national de la documentation pédagogique jusqu’en 1990, La Documentation photographique avait surtout pour objectif d’accompagner les professeurs dans leur enseignement en faisant le lien entre la recherche universitaire et l’enseignement secondaire. Grâce à la documentation complémentaire proposée avec chaque numéro, l’enseignant pouvait utiliser, en plus des textes, reproductions de peintures ou photographies, des diapositives, aujourd’hui remplacées par des transparents de rétroprojection. Cette utilisation n’a bien sûr pas disparu et reste même le cœur du projet éditorial, mais le public s’est élargi, séduit par la qualité de chaque numéro (six par an) et par la précision des informations contenues, fruit d’un énorme travail de synthèse, de recherche, de collecte d’informations et de structuration d’idées dans un souci permanent de clarification des événements commentés ou étudiés. Traité comme une « histoire vivante », chaque sujet apporte un éclairage sur l’Histoire, la géographie, la géopolitique, voire l’éducation civique. Les nombreuses photographies ou reproductions, toujours justes, les cartes ou les graphiques, proposent une alternative au texte, nous replongeant dans une époque ou illustrant un propos de manière frappante.

Le numéro sur le Nazisme réalisé par Johann Chapoutot explique parfaitement les fondements idéologiques de ce régime meurtrier et permet de comprendre par quels mécanismes ils s’étaient transformés en actes. Des origines du nazisme jusqu’à la guerre totale, proposant des analyses de thèmes et documents remis dans leur contexte, ce dossier résulte de l’ouverture d’archives dans l’ex-URSS et l’ex-Allemagne de l’Est. Ces découvertes ont ainsi favorisé un important renouvellement historiographique ces dernières années en apportant des réponses neuves à différents questionnements. Grâce aux nombreux documents inédits et traduits par l’auteur lui-même, ce travail définit à la fois le nazisme, de même que la Shoah ou l’hitlérisme, et étudie, puis explique, les notions de racisme ou de génocide.

Géographie des conflits, coordonné par Béatrice Giblin, propose une démarche similaire, avec un éclairage précieux sur les conflits actuels, que ce soit à travers le « Printemps arabe » ou le conflit israélo-palestinien. Ce dossier fait le point sur les principaux facteurs d’intensité des conflits et « sur les questions posées à la démocratie par la notion de conflit ». Toujours richement commentés, les documents sur les tensions internationales, la mondialisation en tant que facteur de conflits, permettent une approche complète des guerres, attaques terroristes, interventions armées, jusqu’aux cyberconflits et conflits linguistiques, plus rares, avec l’exemple de la Belgique. Le traitement de ces sujets est d’autant plus éclairant qu’il intègre les enjeux géostratégiques.

Dans le dernier numéro intitulé Lieux de mémoire européens, Étienne François et Thomas Serrier abordent l’Europe comme espace de mémoire. Préfacé et salué par Pierre Nora, auteur dès 1984 d’un travail colossal sur les Lieux de mémoire, ce dossier est absolument captivant. Comme chaque fois, l’ouverture du numéro fait « Le point sur », sorte d’état des lieux des connaissances et recherches sur le sujet, définitions et questionnements. Des illustrations, comme un extrait de la bande dessinée MAUS d’Art Spiegelman, une photographie du monument portugais de Lisbonne en hommage à Magellan et aux « grands découvreurs », ou encore une couverture de L’Europe, album d’images édité par un chocolatier Pupier (1936), étayent les propos des auteurs, en accompagnement ou contrepoint du texte. Interrogeant le silence réparateur de la mémoire, la repentance et la réconciliation, ou les différents débats mémoriels, le numéro progresse ensuite au rythme des thèmes abordés. La partie sur « Le miroir des “valeurs européennes” » pose les questions de l’humanisme, des Lumières, des Droits de l’Homme ou des « Nouveaux mondes ». On y découvre par exemple la superbe gravure au burin par Albrecht Dürer, pleine page, Portrait d’Erasme de Rotterdam, ou L’Aigle de l’Allemagne nazie face à l’homme Nouveau de l’Union soviétique (20 août 1937). Ce dernier tableau évoque l’ Utopie d’une société idéale selon Thomas More que rappellent les auteurs en abordant la « constante volonté de dépassement et de renaissance qui a fait la fécondité et l’originalité de la culture européenne ». S’intéressant ensuite à ce qu’ils nomment les « Structures », puis les « Mémoires “heureuses” », « Un continent des ténèbres ? » et enfin « L’Europe et le monde », Étienne François et Thomas Serrier dressent un panorama coloré, vivant et extrêmement précis des lieux de mémoire européens, comme une cartographie protéiforme qui nous « re-présente » le monde d’une autre manière, avec pertinence, curiosité, vivacité et un souci évident de la synthèse.

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