Littérature étrangère

Elin Anna Labba

Je suis la mer

✒ Michel Edo

(Librairie Lucioles, Vienne)

Ce qui se passe aujourd'hui au Groenland dit assez bien ce qu'est et ce qu'a pu être le destin des peuples autochtones d'Europe : une suite de dénis de droit, un mépris considérable des pratiques ancestrales au nom des sacro-saints progrès et société de consommation.

La Suède n'a pas été en reste. Depuis le début du XXe siècle, les populations Sames, qui déjà avaient dû subir tout au long du Moyen Âge des attaques contre leur mode de vie traditionnel, ont vu une large part des terres qu'ils occupaient noyées lors de la construction de lacs de barrage et d'usine hydro-électriques. Au mépris de leur habitat, de leurs zones de pêche, de cueillette et de pâturage. Comme les autochtones du Canada ou les tribus d'Amazonie, ils n'auront été que gêne face à la modernisation et la cupidité des oligarchies blanches et de leurs troupes. Injgá, Rávdná et tante Ánne arrivent, comme chaque année, avec les autres habitants de leur village sur leur lieu d'estive et trouvent leurs huttes noyées par le lac monté beaucoup plus haut que ce que les blancs leurs avaient promis. Elles vont s'installer un peu plus haut, encore une fois avec fatalisme. Les jours s'enchaînent, rythmés par les activités quotidiennes, la cueillette, la pêche dans ce lac qui a englouti l'ancien, qui déchire les filets et prend les pêcheurs parfois. Dans l'entrelac des jours, on sent poindre un sentiment de colère et de révolte. Rávdná a décidé, contre la règlementation qui interdit aux Sames de construire en dur, de se bâtir une maison, puisqu'on lui dénie le droit d'être une nomade. La langue d’Elin Anna Labba saisit sur le vif le quotidien de ce camp d'été où l'on continue à vivre malgré tout, où les pratiques ancestrales deviennent plus que jamais une arme pour résister aux aléas et à la violence du monde moderne. C'est avec une poésie incomparable qu'elle décrit les gestes de ces femmes qui pêchent, cousent, cuisinent, soignent et prient pour que tout aille pour le mieux face à l'adversité. C'est aussi d'elles que vient le souffle de la révolte et que naît le combat pour la reconnaissance de leurs droits.

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