Dossier Voyages au bout du crayon de Cabu

Par Claudine Courtais, Librairie Coiffard, Nantes

Avec l’avènement des moyens de transport modernes, le voyage n’a cessé de se démocratiser. Mais que va-t-on chercher dans nos trop courts séjours au bout du monde ? En ouvrant ces livres où des hommes et des femmes ont fait du voyage leur façon de vivre, je vous invite à réfléchir au but de nos pérégrinations.

Depuis 2004, Antoine de Maximy parcourt le monde et filme ses rencontres aux quatre coins du globe pour la série J’irai dormir chez vous. Tout est surprenant dans sa manière d’appréhender le reportage : pas d’équipe avec lui, il est seul avec un dispositif de petites caméras qui lui permet à la fois de filmer l’autre et de se filmer lui-même, pas de préparation de voyage, juste un billet en poche et parfois une nuit d’hôtel, et un seul impératif, incontournable pour ses rushs, se faire inviter à dormir. Le livre qu’il signe aujourd’hui aux éditions de La Martinière est une sorte de bilan de ses années de tournages et de rencontres. Il nous explique comment s’est déroulé chacun de ses voyages, pays par pays, ses facilités ou ses difficultés à entrer en contact avec la population, ses doutes et ses questionnements sur ce qu’est vraiment une rencontre, un échange ou un partage dans ce genre de contexte. Très richement illustré par les séquences des films et ponctué d’anecdotes, cet ouvrage est avant tout une réflexion sur le voyage, la rencontre et la compréhension ou non de l’autre, qu’il vive à cent ou à plusieurs milliers de kilomètres de chez vous.

C’est aussi à la rencontre de l’autre que nous convie Éric Valli, mais dans un tout autre objectif. Suite à une discussion avec un économiste américain spécialiste du pic pétrolier, Richard Heinberg, avec lequel il s’entretient sur la décroissance, il décide d’aller à la recherche de ceux qu’on appelle aux États-Unis les « off the grid », des hommes et des femmes qui ont décidé de « sortir du système » pour vivre plus en accord avec la nature et leurs convictions. Après deux années à parcourir les sauvages contrées américaines, il nous revient avec ces Rencontres hors du temps, quatre portraits étonnants, quatre personnalités qui nous amènent à nous interroger sur notre société moderne. John, Lynx, Tod et Thalia ont tous renoncé au confort occidental et à une sécurité apparente pour une vie plus libre, pleine d’un quotidien au service de sa propre survie, dans une nature encore préservée et riche à qui sait l’observer. En refermant ce livre, on ne peut qu’être encouragé à réfléchir sur sa propre condition et sur le sens qu’on souhaite donner à sa vie. À l’image d’un voyage au bout du monde et du temps, vous en ressortirez différent.

 

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Partir, Seuil © Patrick Bard, signature 3

 

C’est également en Amérique que Christophe Cousin, accompagné du photographe Matthieu Paley, nous emmène pour un road movie Dans les roues de Jack Kerouac. Avec une vieille Cougar rouge achetée à New York, ils traversent à leur façon le pays, quittant parfois leur voiture pour suivre un hobo du XXIe siècle dans les wagons de marchandises américains, rejoindre une équipe de moissonneurs saisonniers dans les Grandes Plaines, ou faire la cuisine à de jeunes cow-boys nomadisant pendant la saison du marquage dans les immenses espaces du Nevada. Appuyés par des citations de Jack Kerouac, les textes de Christophe Cousin nous font voyager dans une Amérique décalée, telle qu’on ne nous la montre pas et cependant telle qu’on sait l’imaginer. Ce livre est une vraie invitation au départ !

Si Patrick Bard est bien connu comme auteur de polars, on oublie qu’il est également un fabuleux voyageur. Publié à l’occasion d’une exposition rétrospective, « Le monde commence à ma porte », présentée à Nogent-sur-Marne jusqu’en mai 2012, Partir, traité de routologie , est un condensé des voyages-reportages qu’il a réalisés avec sa compagne Marie-Berthe Ferrer au cours des vingt dernières années. « Routologue », comme il se plaît à se définir, Patrick Bard est avant tout un homme curieux, adepte des voyages lents, où l’imprévu est synonyme de rencontres. Le livre est découpé en trois grands chapitres. Passé le prologue, c’est vers les champions de la route, les nomades, que l’on nous emmène. D’abord en Mongolie où le pastoralisme, indispensable à la survie des troupeaux, a connu un boom suite à l’implosion de l’Empire soviétique en 1991. Privés de leurs emplois étatiques, des milliers de Mongols ont retrouvé le chemin de la steppe, renouant avec la vie traditionnelle de leurs ancêtres.

Plus près de chez nous, c’est dans un campement de gens du voyage, en Indre-et-Loire, que Patrick Bard nous introduit pour nous faire partager les espoirs et les désillusions de ces éternels nomades. Puis c’est un voyage dans le sud du Maroc où, après les années de guerre pour l’indépendance du Sahara occidental, le Moussem de Tan-Tan , grand rassemblement des hommes du désert et de leurs chameaux, essaye de retrouver sa splendeur. La deuxième partie du livre est une suite de réflexions autour du voyage parsemées d’anecdotes personnelles et d’extraits de carnets de route. C’est une formidable plongée en apnée dans le monde du voyage et de la rencontre. La troisième partie est consacrée à toutes ces « routes » parcourues par le couple, de la RN7 française à la Nationale 7 malgache, de la Qhapaq Nan, le grand chemin andin, aux sentiers des Cévennes, de la Route 66 au Transsibérien, de la Highway 61, la route du blues, au chemin de Compostelle, de la route 40 argentine au fleuve Amazone, sans oublier le canal de Pangalanes à Madagascar…

 

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Partir, Seuil © Patrick Bard, signature 8

 

Que de chemin parcouru, de visages fixés par l’objectif, de vies racontées, de pays cernés dans leurs ambiguïtés. On ferme ce livre un peu étourdi, mais avec l’envie de replonger dans des textes à la hauteur de ceux des plus grands écrivains voyageurs.

Jean-Luc Manaud le photographe et Gilbert Sinoué l’écrivain, signent avec Méditerranée un album à deux voix. Jean-Luc Manaud a réalisé un tour des pays jouxtant la Méditerranée à l’aide d’une Range Rover et d’une vieille moto. Il nous le présente à travers une série de photographies et de dessins comme autant d’évocations de ces pays embrassant la grande bleue. Gilbert Sinoué, avec sa plume de conteur, ponctue ce voyage d’histoires, de légendes, de souvenirs et de réflexions personnelles sur le monde méditerranéen. L’ensemble constitue un bel album où les deux regards se confrontent sans jamais s’affronter.

Quoi de plus jouissif pour clore ce chapitre sur le voyage que de se pencher sur la dernière production de Cabu, Voyages au bout du crayon, publié chez Flammarion. Dès les années 1970, Cabu a développé pour Charlie Hebdo un genre nouveau de journalisme, le reportage en dessins, croquant et commentant notre société française en mutation. Il revient ici avec une synthèse de dix ans de voyages, entre 1992 et 2002, au Japon d’abord, puis en Chine et en Inde, dix ans de crobars ravageurs mis en couleurs par Wozniak. Avec son sens de l’observation et du détail, il expose en une page ce qui, chez d’autres, en nécessiterait une dizaine. Rien ne lui échappe de ces sociétés si différentes de la nôtre. Les commentaires qui accompagnent ses dessins sont mordants, drôles, dérangeants. Un exemple presque pris au hasard : « l’Inde c’est plein de belles filles sur des tas d’ordures ». Voilà de quoi nous faire rire, nous questionner ou nous indigner pour un moment !

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