Littérature française
Delphine de Vigan
Je suis Romane Monnier
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Delphine de Vigan
Je suis Romane Monnier
Gallimard
15/01/2026
336 pages, 22 €
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Chronique de
Aquilina Tannous
Librairie Goulard (Aix-en-Provence) - ❤ Lu et conseillé par 48 libraire(s)
✒ Aquilina Tannous
(Librairie Goulard, Aix-en-Provence)
Un geste déroutant : laisser son téléphone à un inconnu. Dans Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan trace avec finesse les contours d’une vie en éclats et en silences, une aventure intérieure qui résonne longtemps après la lecture.
Un téléphone oublié sur une table, une rencontre brève, presque anodine et soudain une vie entière confiée à un inconnu. Je suis Romane Monnier s’ouvre sur ce geste perturbant, à la fois simple et vertigineux, qui donne au roman de Delphine de Vigan sa tension intime. Romane disparaît sans bruit, laissant derrière elle ses messages, ses photos, ses notes, ses fragments d’existence, comme autant de miettes semées dans le monde numérique. Ce sont ces traces que Thomas recueille, non par curiosité malsaine mais par une forme d’attention silencieuse, presque respectueuse qui devient le cœur battant du livre. À travers cette exploration fragmentaire, Delphine de Vigan interroge notre rapport à l’identité, à la mémoire et à la disparition. Que disent réellement ces archives que nous accumulons chaque jour ? Quelle part de nous survit dans les écrans et laquelle se dérobe ? Romane apparaît par éclats, par absences, par contradictions. Elle se compose sous les yeux du lecteur comme une figure mouvante, jamais totalement saisissable, profondément contemporaine. Le roman capte avec finesse ce paradoxe d’une époque où tout se conserve et où pourtant l’essentiel nous échappe. Thomas, lui, avance à pas retenus. Père, homme en suspens, il se laisse traverser par cette vie qui n’est pas la sienne et qui, pourtant, réveille ses propres failles : la distance avec sa fille, les non-dits familiaux, la difficulté à dire et à rester. La lecture du téléphone devient alors un espace de résonance, un lieu où deux solitudes se frôlent sans se rencontrer. Rien n’est forcé, rien n’est expliqué. Tout se joue dans les interstices, dans les creux, dans ce qui affleure sans jamais se livrer complètement. La prose de Delphine de Vigan témoigne d’une retenue souveraine. Elle progresse avec une justesse rare, une sobriété habitée, une intensité émotionnelle qui atteint sans emphase. Le roman explore la disparition choisie, le désir de retrait, l’épuisement né de l’exposition permanente. Il interroge l’attention portée aux autres, la transmission, la qualité du regard que l’on pose sur une vie. Ce texte imprime durablement sa marque : celle d’un livre attentif à notre époque, sensible à ses failles, qui rappelle que l’existence ne se laisse jamais réduire à ses traces visibles. À la dernière page, Romane cesse d’être un simple nom ou une silhouette absente : elle devient cette zone intime en chacun de nous qui aspire au silence, au retrait, à la possibilité, enfin, de reprendre souffle.