Littérature
Page des libraires 240 - Rentrée 2026
-
Page des libraires 240 - Rentrée 2026
22/10/2026
17 €
-
Chronique de
Aquilina Tannous
Librairie Goulard (Aix-en-Provence)
✒ Aquilina Tannous
(Librairie Goulard, Aix-en-Provence)
Rares ont été les fois où le monde du livre aura autant discuté de la manière dont les livres sont écrits, au moment même où il ne faut surtout pas oublier la raison pour laquelle ils sont lus. Pourtant, ce geste universel reste le même : tenir un livre au creux de la main, ouvrir ses pages et plonger dans ses phrases, en acceptant, pendant quelques heures, de quitter la place depuis laquelle nous avons l’habitude de regarder le monde.
Et c’est d’ailleurs le plus grand luxe que la lecture nous offre. Celui de nous soustraire un instant au bruit du monde, de changer notre manière de le regarder, de vivre depuis une conscience étrangère à la nôtre et d’approcher des vies qu’on n’aurait jamais rencontrées. Certains livres nous ramènent rudement aux rivages de la réalité, tout en nous abandonnant au vertige de l’interrogation.
Giuliano da Empoli revient sonder les mécanismes du pouvoir contemporain et le désordre de notre époque ; Jean-Paul Dubois pose son regard profondément humain sur nos existences cabossées. Ailleurs, Peter Heller, Louise Erdrich ou Madeline Cash élargissent notre horizon, tandis que les sciences humaines cherchent à comprendre ce que la littérature éprouve autrement. Le voyage se poursuit dans le noir du polar de Ian McGuire et de Caryl Férey, entre les traits d’une bande dessinée de Pierre-Henry Gomont, à la dérobée d’un album que l’on ouvrira peut-être pour un enfant, avant de s’y trouver plongé soi-même un peu plus longtemps que prévu.
Une revue nous offre cette liberté de trouver ce que l’on était venu chercher, puis de s’en éloigner au hasard d’une page, en y ressortant habité par des noms que l’on ne connaissait pas. Et partout dans ces pages, il y a les libraires. Chaque jour, derrière un comptoir ou autour d’une table trop chargée, nous vivons parmi des livres qu’une vie entière ne suffirait pas à lire. De cette idée émane quelque chose de très beau et de vertigineux : savoir que derrière chaque couverture commence un monde dont une part nous échappera peut-être toujours. Après tout ce que nous pouvons dire des livres, il leur reste cette merveilleuse liberté : celle de nous échapper dès l’instant où nous commençons à les lire. Alors prolongeons cette promenade au-delà de ces pages et poussons la porte des librairies avec le plaisir de ne pas savoir exactement ce que nous sommes venus y chercher, de nous attarder devant un rayon, de saisir un livre pour quelques mots lus debout et de repartir avec une histoire et cette impatience délicieuse de découvrir ce qu’elle nous réserve.