Littérature française
Jérôme Ferrari
Très brève théorie de l’enfer
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Jérôme Ferrari
Très brève théorie de l’enfer
Actes Sud
04/03/2026
150 pages, 16,50 €
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Chronique de
Aquilina Tannous
Librairie Goulard (Aix-en-Provence) - ❤ Lu et conseillé par 18 libraire(s)
✒ Aquilina Tannous
(Librairie Goulard, Aix-en-Provence)
Deuxième volet de la trilogie Contes de l’indigène et du voyageur, Très brève théorie de l’enfer s’immisce dans des vies parallèles, discrètes et isolées. Jérôme Ferrari y révèle avec acuité les tensions silencieuses et les solitudes qui traversent le monde contemporain.
Il n’y a pas d’enfer spectaculaire chez Jérôme Ferrari. Rien de flamboyant, rien d’extraordinaire, seulement des vies qui se croisent sans jamais vraiment se rencontrer, des existences séparées par des lignes invisibles que personne ne franchit. Dans Très brève théorie de l’enfer, l’écrivain poursuit son travail de dévoilement, avec cette gravité calme qui lui est propre. Le narrateur, professeur expatrié, traverse des lieux (Alger, Abu Dhabi) avec l’illusion familière de ceux qui pensent habiter le monde. Autour de lui pourtant, d’autres vies s’organisent, plus discrètes, plus précaires. Celle de Kaveesha, employée domestique venue du Sri Lanka, s’inscrit dans une tout autre géographie : celle du travail invisible, des déplacements contraints, d’une fidélité à la survie. Peu à peu se dessine un écart entre deux manières d’habiter le monde : la fluidité des trajectoires, le sentiment du choix et, à l’autre extrémité, des vies prises dans la répétition des jours, dans une forme d’effacement discret. Dans cet intervalle, une distance s’installe, silencieuse, persistante, jusqu’à devenir une manière d’enfermement. Car l’enfer, ici, n’est pas un lieu. Il tient dans cette impossibilité de se rejoindre, dans cette coexistence sans regard véritable. Ferrari écrit cela avec une sobriété tranchante, une prose nette qui refuse toute emphase et laisse au lecteur la responsabilité de voir. Dans la continuité de son œuvre, il interroge une fois encore la place que nous occupons dans le monde et ce que nous choisissons de ne pas voir. Très brève théorie de l’enfer est un livre bref mais d’une densité rare, qui laisse derrière lui une inquiétude durable : celle de reconnaître, dans l’ordre ordinaire des choses, la forme discrète de nos aveuglements.