Littérature étrangère

Bernhard Schlink

Ce qui reste

✒ Aquilina Tannous

(Librairie Goulard, Aix-en-Provence)

On croit vivre dans la continuité des jours. Puis, presque imperceptiblement, quelque chose se déplace : le temps se plie, les gestes ralentissent, les visages comptent autrement. C’est dans cet intervalle fragile que s’inscrit Ce qui reste, comme une respiration retenue. Un homme apprend que sa vie s’achève et se met à regarder, autrement, ce qui demeure.

Il arrive qu’un roman s’ouvre comme une chambre soudain silencieuse : tout y est encore à sa place et pourtant l’air a changé. Dans Ce qui reste, Bernhard Schlink écrit ce moment imperceptible où la vie, brusquement mesurée, oblige à regarder autrement ce qui a été vécu. Martin, 76 ans, apprend que le temps devant lui s’est raccourci à cause d’une maladie. Rien ne se brise pourtant. Les jours continuent de passer, la lumière traverse les pièces familières, les conversations se tiennent à table. Mais chaque geste semble désormais entouré d’une attention nouvelle, comme si le monde, à l’approche de sa perte, révélait enfin sa densité et sa beauté. Autour de lui demeurent Ulla, l’épouse de toute une vie, leur fils David et ce tissu discret de souvenirs partagés qui fait la véritable matière d’une existence. La vie se resserre autour de gestes simples : être là, auprès d’Ulla, maintenir le lien avec leur fils David ; s’attarder sur ce qui, jusque-là, semblait aller de soi. Martin revisite alors sa propre histoire avec la lenteur de celui qui marche dans une maison d’enfance : certaines portes restent closes, d’autres s’ouvrent sur des pièces oubliées où flottent encore la tendresse, les regrets, les mots qu’on n’a jamais su dire. Depuis Le Liseur, l’auteur n’a cessé d’interroger la mémoire et la responsabilité avec une rare délicatesse morale. Ici, il choisit la forme la plus épurée. Son écriture, d’une limpidité presque grave, avance sans éclat mais avec une justesse qui touche au cœur. Elle observe les gestes ordinaires, un regard, une inquiétude partagée, la fidélité d’un amour ancien et leur restitue soudain leur poids d’éternité. Son écriture avance avec une retenue presque musicale. Elle laisse place aux respirations, aux hésitations de la pensée, à cette lucidité calme qui apparaît lorsque l’on cesse de croire que la vie est infinie. Ce qui reste est un livre d’une grande douceur mélancolique. Un roman qui ne retient ni les réponses ni les consolations, mais plutôt marche lentement vers une vérité nue, comme une lumière qu’on ne peut fixer sans la perdre : lorsque la vie se retire peu à peu, ce qui demeure n’est peut-être rien d’autre que la trace invisible que nous laissons dans la mémoire des êtres aimés, quelque chose d’invisible et pourtant tenace, qui continue de vivre loin de soi.

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