Littérature française

Marion Brunet

Ne cherche pas le chaos

✒ Emmanuelle Cassagnes

(Librairie Liber & Vous, Bourgueil)

Ne cherche pas le chaos est une grande histoire d’amour où la transmission se fait par le silence et la poésie. L’amour, c’est celui d’un père, Pablo, pour sa fille, Victoria. Ce qu’il tait, c’est ce qu’il a vécu, ce qui l’a brisé. C’est la poésie qui les relie et nous entraîne du Chili de 1973 à la France d’aujourd’hui.

Pourquoi avoir situé ce roman entre la France et le Chili, à cette période-là ? Et pourquoi ce choix maintenant ?

Marion Brunet L’histoire de ce roman remonte très loin dans ma vie. À 12 ans environ, en fouillant dans la bibliothèque et la discographie de mes parents, je tombe sur un vinyle, Chile Presente, et découvre alors des chants de Victor Jara, ainsi qu’un morceau d’un discours d’Allende. Même sans comprendre l’espagnol, la voix de cet homme, le ton, l’intention me touchent. Des années plus tard, lorsque je construis mon identité politique, militante, l’Histoire du Chili fait partie de ma mythologie. Cette période me fascine et me brise à la fois parce qu’un vrai système social existe et se trouve fracassé par l’arrivée d’une dictature et les jours funestes qui ont suivi. Cette histoire est là, dans ma tête, et fait son chemin. Je n’ai pas de lien particulier, familial, avec le Chili. Mais affectivement, son Histoire m’habite, jusqu’à ce que je rencontre plus tard un Chilien exilé. Cet ami a été torturé et a vécu plusieurs années en prison sous Pinochet. Il me dit qu’il est d’accord pour me parler, si je le souhaite, pour me raconter la torture et la prison. Nous décidons de partir tous les deux au Chili qui me semblait être l’endroit juste pour avoir accès à sa parole, dans son contexte à lui. Cet ami, s’il me l’a inspiré, est loin de mon personnage, Pablo. Il revient régulièrement au Chili et entretient un lien paisible avec le pays. En revanche, le suivre me permet autant de fréquenter des cafés, des lieux où il a été plus jeune, que de voir la prison centrale, de visiter un ancien camp transformé en lieu culturel. Cela me permet de voir où ont eu lieu les massacres. Tous ce matériel a permis la construction du roman avec, en toile de fond, l’envie très présente de parler de la relation père-fille qui me suit depuis longtemps. Tout cela se rencontre, maintenant, avec évidemment l’anxiété du retour de certains systèmes, de certaines idées, au Chili comme ailleurs.

 

Le roman s’ouvre sur la rencontre de Pablo avec sa fille, dans ses toutes premières minutes de vie à la maternité. Florence, la mère, les regarde avec un étonnement mêlé de tendresse. Pouvez-vous nous parler de la création de ces personnages ?

M. B. Dès le départ, il y avait Victoria et Pablo car j’avais envie de creuser la relation père-fille à travers une relation particulière entre ces deux personnages. J’ai d’abord travaillé sur Pablo avant que la personnalité de Victoria n’émerge puisque c’est Pablo qui est au centre du roman. C’est par son prisme que l’on comprend cette histoire. Ce choix est la raison de la construction du roman qui alterne plusieurs temporalités, qui sont des temporalités de vie de Pablo : ses 8 ans au moment du coup d’État, ses 18 ans quand il monte à la fac de Santiago pour résister, ses 26 ans quand il arrive en France, son évolution jusqu’à ce qu’il reparte au Chili...

 

Pablo est central dans le récit mais Victoria agit à certains moments comme un catalyseur à des moments clés du roman. C’est un binôme indéfectible.

M. B. Toute l’évolution du personnage se fait par cette parentalité, cette paternité qui le bouscule profondément. Je suis d’ailleurs persuadée que la parentalité nous bouscule profondément et qu’elle nous fait évoluer, bouger. Souvent, ce sont nos enfants qui nous remuent tant qu’ils réorientent nos existences. Et elle, Victoria, ne lui laisse pas le choix.

 

En partant seule au Chili et en cessant de lui donner des nouvelles, Victoria met son père face à son silence et son histoire. Comment avez-vous réussi à faire vivre ces silences et construit la temporalité du roman ?

M. B. Concernant la composition des silences, il est encore très difficile pour moi d’en parler, je ne suis pas encore capable de l’analyser. Cela se fera sans doute avec les échanges avec les lecteurs. Concernant la temporalité, j’avais la volonté de traverser cinquante années d’une vie. J’ai particulièrement soigné les ellipses entre les scènes qui me semblaient les plus importantes. Celles qui marquent le passage du temps, celles qui marquent des événements notables. J’ai également développé un jeu de va-et-vient entre elles pour faire en sorte que chaque passage éclaire un peu plus la personnalité de Pablo. C’est une construction en forme de puzzle car la vie n’est pas linéaire mais souvent chaotique.

 

 

Avec Ne cherche pas le chaos, Marion Brunet adopte à nouveau le temps long et nous fait traverser cinquante ans d’histoires personnelles et politiques entremêlées. Chilien exilé en France, Pablo revient à Santiago en 2025, après trente-cinq ans d’absence, pour retrouver sa fille, Victoria. À 18 ans, pour le pousser à briser le silence qu’il a entretenu sur son passé, celle-ci est partie vers le pays de ses origines en laissant derrière elle un jeu de piste poétique. En racontant la vie de Pablo, entre ellipses et silences, où la poésie et les gestes font langage, Marion Brunet écrit ce que l’on choisit de ne pas dire et ce que l’on est obligé de dire lorsque l’amour s’en mêle. Un grand roman sur le lien père-fille et la transmission.

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