Entretien Les Vilaines de Camila Sosa Villada

Ophélie Drezet Librairie du Tramway (Lyon)

Pour son premier roman, la romancière argentine Camila Sosa Villada nous régale d’un récit ensorcelant sur les trans argentines avec une plume jubilatoire et hypnotique. Nous voilà entraînés dans une longue nuit de fêtes et de douleurs, dont on ne ressort pas vraiment intact.

Votre roman est un roman total : il ne se limite pas à un genre mais mêle théâtre, poésie et réalisme magique. Quel était le point de départ de votre narration ?

Camila Sosa Villada - Le point de départ du roman est la Tanta Encarna que j’avais déjà esquissée dans une pièce de théâtre où je racontais comment j’avais dit adieu à la prostitution. La Tante Encarna apparaissait à la fin et racontait comment elle avait trouvé un bébé dans un parc et l’avait adopté. J’ai donc commencé à nourrir cette histoire en dehors du théâtre, à l’entourer d’arbres et de trans qui sont aussi présentes le jour où Éclat des Yeux apparaît. J’ai remis trente ou quarante pages à mon éditeur argentin quand il m’a demandé de lui envoyer le texte le plus bizarre que j’avais écrit.

 

Éclat des Yeux, l’enfant adopté par Encarna, fait exister une maternité hors des clous. Comment avez-vous peint cette maternité inconnue ou rejetée par les normes sociales ?

C. S. V. - C’est la maternité exercée par les trans depuis des années, c’est juste que c’est une maternité sans étiquettes, une maternité aérienne. J’ai connu beaucoup de trans qui gardaient les enfants de leurs amies, ou qui venaient de pays voisins et se prostituaient ici pour envoyer de l’argent pour nourrir leurs petits frères, leurs neveux ou les enfants de leurs mecs. Des histoires qui existent depuis toujours et ne trouvent pas d’ancrage dans la littérature parce que nous, les trans, sommes dans une position de désavantage culturel énorme. Et comme j’ai décidé de me mettre à écrire, l’histoire s’est orientée dans cette direction.

Quelle est la place du corps, et notamment du lien entre la violence et le corps, dans votre roman ?

C. S. V. - Peu de choses passent par l’intellect des personnages de Vilaines. Presque tout est lié au fait de cogner le corps avec les coins du monde, de s’égratigner sur ses aspérités. C’est la vie qui a été donnée à ces trans. Leur corps comme foi, comme philosophie, ce sont des trans qui sortent pour aimer ou blesser, des trans qui tombent malades, qui mangent, qui se déshabillent. J’ai peut-être écrit de cette manière parce que j’ai une intelligence faible pour écrire des pensées tandis que, au contraire, j’ai une disposition à vivre le corps comme une bibliothèque infinie qui archive tout ce qu’elle a lu, ce qu’elle a vu, ce qu’elle a pleuré, ri ou aimé.

 

Vous reprenez les insultes pour décrire avec fierté la narratrice et la communauté trans : est-ce un moyen de faire face à la haine que vous devez affronter sans cesse ?

C. S. V. - La lutte de la communauté homosexuelle argentine est très ancienne. Ils ont commencé par revaloriser l’insulte « puto », pédé. C’est d’une grande lucidité. C’est quelque chose qui déstabilise la source de la haine qui jette des opprobres sur les minorités. À partir des insultes naissent les surnoms qui forment une croûte autour de la blessure. C’est aussi la naissance d’une cartographie de ce que nous sommes à l’intérieur d’une société. C’est la configuration d’une sorte d’alliance entre nous car on reçoit l’insulte, on en fait un nom, on la transforme et on reçoit alors le mot gratifié d’une nouvelle signification.

 

Où avez-vous trouvé les ressources pour dire le mélange entre cette violence et ce bonheur d’être trans ?

C. S. V. - Cette idée de la fureur et de la fête trans est une idée de l’éditeur argentin. En réalité, pour moi, il s’agit d’une joie violemment heureuse. Tout en sachant que les mouvements de la violence et de la joie sont toujours déchargés à terre à travers la parole. Et la parole est corps. À la fin, c’est là que toutes les choses se rejoignent.

 

Quels ont été vos repères pour écrire dans ce milieu littéraire argentin pris d’assaut par des hommes ?

C. S. V. - Mon écriture est très désorientée mais je ne pense pas que ce soit de la faute des hommes qui écrivent. J’ai eu de la chance, les livres que j’ai publiés m’ont toujours été demandés par des maisons d’édition. En ce sens, je suis une privilégiée : je m’amuse même mieux qu’un grand nombre d’écrivains hommes et je comprends leur animosité à mon égard. Soudain, ce monde de la littérature qui ressemble à une terre sainte, est envahi par une trans qui n’a pas fait d’études supérieures, sans projets, qui parle et écrit différemment. Mais il est vrai qu’en Argentine ce sont les romancières qui soutiennent les librairies et les maisons d’édition en épuisant les éditions de nos livres. C’est nous qui nous baladons avec nos mots dans les sacs, les cartables et qui remportons les prix et les traductions. Il faut faire durer ce moment.

 

Les Vilaines nous livre des destins cabossés de femmes trans bousculées et brimées par une société qui ne veut pas d’elles. La narratrice de ce roman est née dans une famille dont le père, violent, et la mère, soumise, n’a jamais accepté sa différence. Elle trouve alors refuge chez la Tante Encarna, figure forte et protectrice de toute les femmes trans qui veulent bien de sa protection, qui va trouver un bébé abandonné et le garder. Ce bébé deviendra l’espoir et le bonheur de ces femmes : elles le nomment Éclat des Yeux. Nous, lecteurs, entrons dans la même grâce, le même délire, la même colère et la même fierté que ces femmes trouées par la vie, mais radieuses, fêtardes et pugnaces. Une vraie réussite, un texte à lire absolument, pour ceux qui veulent sortir des sentiers battus, ceux qui veulent vivre à travers leurs personnages et ceux qui aiment rire et pleurer en même temps.

 

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