Littérature française
Anne Godard
Nous aussi
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Anne Godard
Nous aussi
Actes Sud
19/08/2026
236 pages, 20 €
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Chronique de
Salomé Fauvel
Librairie Nouvelle Librairie Baume (Montélimar) - ❤ Lu et conseillé par 23 libraire(s)
✒ Salomé Fauvel
(Librairie Nouvelle Librairie Baume, Montélimar)
Une grande famille privilégiée où les individus se confondent et grandissent ensemble. À travers les souvenirs, les habitudes, les silences et les non-dits qui se transmettent d’une génération à l’autre, ce roman à la forme singulière interroge le sentiment d’appartenance et l’omerta familiale.
La grande singularité de votre roman, c’est l’utilisation du « on » du début à la fin. Qui se cache derrière cette voix ?
Anne Godard Derrière ce « on », c’est justement difficile de dire qui est là ! C’est d’abord un collectif. C’est un « on » qui représente un « nous » familier : nous, on est, on fait partie d’une grande famille. Une voix collective qui est celle des enfants de la famille et de l’idéologie familiale. C’est une très grande famille qui vit dans un grand immeuble. Il y a beaucoup de frères et sœurs, des cousins, des cousines, des oncles, des tantes. Les enfants sont au départ relativement indifférenciés. Ce premier « on », c’est un « nous » d’un groupe d’âge qui joue ensemble, qui va à l’école, qui se retrouve à la récré. C’est cette idée d’appartenance, d’être plus grand que soi.
Le « on » change-t-il de statut au fil du roman ?
Anne Godard Oui, ce « on » va s’individualiser, sans être tout à fait individualisé, parce que quand on dit « on », on ne sait pas très bien quel individu est derrière. C’est un individu qui se cache un peu derrière les autres. Le livre est en deux parties, avec de très courts chapitres. La première partie est plus spatiale, un portrait collectif presque cubiste, comme un kaléidoscope. La deuxième partie est une enquête rétrospective où quelque chose fait exploser cette famille, ce clan. Le « on » est alors pris en charge par une seule personne, l’une des enfants qui s’est construite dans ce collectif, sans avoir de place pour exister individuellement, et qui va essayer de construire une subjectivité. Au départ, ce « on » est donc l’indifférenciation de la famille, du groupe dominant mais aussi des enfants qui se vivent comme équivalents et qui vont avoir du mal à exister comme personnes singulières.
Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire depuis l’intérieur du groupe plutôt qu’avec un regard extérieur ?
A. G. Parce que ce qui faisait sens, c’était de raconter comment c’est quand on est dans le groupe et qu’on pense que ce qu’on vit est normal. Tout enfant commence par penser que sa famille est la norme et que dans toutes les familles, c’est pareil. Si dans notre famille, on met une nappe, on pense que dans toutes les familles, on met une nappe. Et la première fois qu’on va chez un copain et qu’il n’y en a pas, on trouve ça anormal. Cette famille est une famille bourgeoise. Les enfants réussissent bien à l’école. Il y a une idée de légitimité de cette culture, de ce mode de vie et même un sentiment de supériorité. Ils bénéficient de privilèges sociaux mais n’ont pas l’impression d’être privilégiés. Ils pensent que c’est normal et qu’ils le méritent.
En quoi cette manière de penser les relations est-elle décisive dans l’histoire ?
A. G. Le roman essaie de saisir des choses impensées parce qu’on ne peut pas les nommer. On est bienveillant, on a des valeurs mais on est quand même égoïste. Les enfants sont imprégnés de ça. Dans leurs jeux, ils trouvent normal d’humilier l’enfant de la concierge puisque leur mère vient faire le ménage chez eux, elle est à leur service. Cette idéologie est incorporée, inconsciente. On apprend une forme de domination et de hiérarchie, vécue et subie par les enfants. Puis il y a des événements qui font comprendre que tout se tient. Ce qui fait exploser la famille est lié à cette manière de penser les relations.
Le roman commence avec une apparente légèreté avant de faire apparaître une tension. Comment avez-vous construit cette montée progressive ?
A. G. Ce fut un travail de composition, presque musical, avec des motifs qui apparaissaient. Il y a des chapitres très courts avec une sorte de petite chute, comme des micro-nouvelles. J’avais écrit une première version centrée sur la deuxième partie, l’enquête, qui m’a menée vers le début, vers la reconstitution d’un puzzle familial où les choses anodines prennent sens. Il y a eu un gros travail de couture, avec des coupes, des déplacements. Des chapitres ont changé d’endroit plusieurs fois parce qu’ils arrivaient trop tôt ou étaient trop explicites. J’ai mis longtemps à écrire ce livre. Il y a eu aussi un cheminement personnel, beaucoup de lectures pour documenter certaines choses. Et ensuite un travail d’ajustement, jusque dans les dernières relectures avec les éditeurs.
Dans cette grande famille, tout semble d’abord parfaitement ordonné. Les places de chacun, les traditions, les habitudes, les règles transmises de génération en génération. Pourtant, chaque petit chapitre en apparence anodin installe peu à peu un malaise. Des détails commencent à gratter et nous découvrons ce que les enfants eux-mêmes ne pouvaient pas encore comprendre. Si les thèmes de la famille dysfonctionnelle et de la transmission ne sont pas nouveaux, l’autrice leur donne une force particulière grâce à un choix de narration radical. Avec une voix collective, elle transforme notre regard sur les personnages tout en questionnant la difficulté d’exister en dehors et au sein du groupe. Saisissant.