Chronique La Miséricorde des cœurs de Szilard Borbely

Bertrand Morizur Librairie L’Arbre du voyageur (Paris 5e)

La campagne hongroise, 1968. Comment vit-on dans un village qui se ligue contre vous et ce que vous représentez ? L’histoire racontée par SzilÁrd Borbély nous plonge au cœur d’un environnement déshérité, où les sentiments les plus purs côtoient les haines les plus tenaces. Un témoignage inoubliable.

Unique roman de Szilárd Borbély, décédé prématurément l’année dernière, La Miséricorde des cœurs témoigne avec une force impressionnante des conditions de vie dans la campagne hongroise des années 1960. Plongée historique et ethnographique dans une république socialiste, ce récit évoque, au fil de saynètes et sans ordre chronologique mais plutôt au gré des flots de la mémoire, la survie d’un clan familial au sein d’un environnement pauvre et violent. Les tâches quotidiennes de la ferme y sont détaillées avec autant de précision que le récit de la déportation des Juifs du village pendant la guerre. Racontée à la première personne du singulier, à travers les yeux d’un petit garçon, l’histoire de cette famille pourrait être mélodramatique, elle est au contraire pleine de vie. Depuis, le petit garçon en question a grandi, il a conquis une liberté supposée impossible dans l’univers confiné où il a été élevé bon an mal an. Son caractère s’est endurci et l’on devine aussi, au fil des pages, le regard de l’adulte, sauvé de la misère, vers celui qu’il était enfant, pétri d’innocence. Malgré l’horizon désespérément vide, les privations, les humiliations quotidiennes, le jeune garçon qui s’exprime ici possède en effet une énergie qui lui est propre, une vie intérieure suffisamment riche qui lui permet de s’évader de la réalité. Parce que le réel est sans appel. Le père, fils naturel d’un Juif, est rejeté par sa fratrie et même par le kolkhoze qui refuse de l’employer. Il devra s’exiler pour trouver du travail. Quant à la mère, fille d’un propriétaire agricole qui apparaît désormais comme un ennemi du peuple, elle se trouve elle aussi en butte à l’hostilité des habitants du village. Le premier acte de résistance du petit garçon naît sans doute dans le défi qui se présente à la famille de survivre au milieu d’un environnement hostile. Qu’il évoque l’alternance de brutalité et de tendresse émanant de ses parents, les histoires édifiantes transmises par les anciens ou encore la faim persistante qui ronge chacun d’entre eux, le jeune narrateur oscille entre le désespoir et un courage infini. Ponctuant son récit de réflexions à première vue incongrues (« Trente et un ans nous séparent. Trente et un est un chiffre indivisible. Trente et un ne se divise que par lui-même. Et par l’unité. Voilà la solitude qui nous sépare. Impossible de la fractionner. Il faut la trimbaler en son entier. »), il se raccroche à la vie avec rage ; les nombres premiers surgissent dans l’histoire comme autant de personnages si intègres et si solides qu’ils en deviennent irréductibles. L’enfant développe ainsi une conception du monde basée sur des théories mathématiques. À plusieurs reprises, cette interprétation des signes qui l’entourent ponctue le récit et lui confère une dimension poétique et poignante. Ce n’est pas le moindre mérite de ce roman, admirablement traduit par Agnès Jarfas, qui bouleverse, qui révolte et qui nous invite à partir à la conquête de notre liberté.

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