Littérature étrangère
Ocean Vuong
L'Empereur de la joie
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Ocean Vuong
L'Empereur de la joie
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Hélène Cohen
Gallimard
19/03/2026
25 €
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Chronique de
Roméo Van Mastrigt
Librairie Au vent des mots (Lorient) -
❤ Lu et conseillé par
7 libraire(s)
- Laurence Behocaray de I.U.T. Carrières sociales, Université (Tours)
- Brice Bonneau de Coiffard (Nantes)
- Roméo Van Mastrigt de Au vent des mots (Lorient)
- Coralie Brunel de Forum (Saint-Étienne)
- Margot Bonvallet de Passages (Lyon)
- Margot Devigne de Association internationale des libraires francophones (Paris)
- Mélanie Dallara de Goulard (Aix-en-Provence)
✒ Roméo Van Mastrigt
(Librairie Au vent des mots, Lorient)
L’épreuve du deuxième roman est souvent douloureuse. Pourtant, cinq ans après son premier ouvrage, Un bref instant de splendeur, l’auteur vietnamo-américain Ocean Vuong signe un magnifique et touchant tableau des délaissés de l’Amérique, qui emprunte beaucoup à son propre vécu.
Du haut d’un pont de la misérable ville d’East Gladness, le jeune Hai regarde son avenir se finir dans les eaux en contrebas. Alors qu’il tangue sous la pluie battante d’un été étouffant, une vieille femme du nom de Grazina repère sa silhouette, le sauve et lui ouvre les portes de sa maison miteuse. Peu à peu, cette vieille femme, d’origine lituanienne et atteinte de démence, et ce jeune homme queer vietnamien vont s’apprivoiser et prendre soin l’un de l’autre. Un refuge pour lui, une présence pour elle. Car malgré l’accroissement de la pauvreté et de la misère, l’Amérique ne porte aucune attention aux plus démunis, aux minorités. Leur relation, empreinte de tendresse et d’étrangeté, est entrecoupée par les crises hallucinatoires de Grazina qui revit son enfance pendant la Seconde Guerre mondiale et l’invasion de son pays par l’URSS. On apprendra à la fin du livre que Grazina a bel et bien existé et qu’Ocean Vuong a partagé quelques instants de sa vie, traversant les démences de cette vieillarde aussi impénétrable qu’absolument attachante. Au-delà de ce duo de personnages cabossés, le lecteur rencontrera les salariés hauts en couleur d’un fast-food de province qu’il ne pourra qu’adorer. Le jeune Hai, méfiant au premier abord, trouvera dans ses collègues de travail une deuxième famille, une found family prête à l’aider, à le soutenir et à faire briller son humanité. Et c’est là le réel propos politique de ce roman : face à des États-Unis dont le système maltraite les plus pauvres, la solidarité se trouve en dehors du système : chez les freaks, les bizarres, les queers, les laissés-pour-compte, les originaux, chez ceux qui ne sont rien. Ocean Vuong pose un regard extrêmement tendre sur des situations de misère insoutenables. On y rencontrera la préposée aux frites qui a perdu son enfant faute d’avoir pu le soigner, une manageuse gender fluid qui écume les scènes de catch locales à la recherche d’un succès inatteignable, le chargé des poulets rôtis obligé de travailler dans les abattoirs le soir pour réussir à vivre dignement. Vuong emmènera d’ailleurs son lecteur dans l’un de ces abattoirs, au cœur d’une scène qui éprouvera même les esprits les plus endurcis. Car ce roman dense et épais est habité autant par la lumière que par la plus sombre des noirceurs, par le mensonge et l’addiction, par la honte et la colère. Véritable révélateur de toutes les dérives de l’Amérique, ce livre est un hommage aux oubliés de la politique américaine qui ne peuvent compter que sur eux-mêmes. La fin, sujette à plusieurs interprétations, vous laissera soit un goût amer soit celui de l’espoir. C’est à vous de choisir.