Amadoca raconte l’histoire de Romana qui cherche à rendre la mémoire à Bodhan, son mari blessé à la guerre, à travers un récit familial qui couvre l’histoire de XXe siècle. Qu’avez-vous voulu symboliser de votre pays à travers ces deux personnages ?
Sofia Andrukhovych Lorsque j’ai créé ces personnages, je n’ai pas cherché à les relier à des symboles historiques. Tout est parti de l’histoire d’un soldat ukrainien qui avait perdu la mémoire pendant la guerre du Donbass. Ses paroles m’ont frappée et j’ai commencé à réfléchir aux contradictions de la mémoire et de l’oubli. À partir de là, j’ai tracé un parallèle avec des processus similaires à l’échelle d’une société : la mémoire historique comme un cadre, le fondement de l’identité ; l’oubli traumatique et forcé, imposé par un régime totalitaire ; et la substitution des récits historiques. Le personnage de Romana comporte aussi de nombreuses strates. Elle travaille aux archives, elle participe donc à la préservation de l’Histoire. La relation entre ces deux personnages s’est développée de manière organique et a évolué au fur et à mesure de l’écriture du texte. Leur histoire est celle de deux êtres, avec leurs passions et leurs vulnérabilités.
Il est question notamment de l’extermination et de la déportation des juifs de Buczacz en 1943. Comment avez-vous abordé cette part presque oubliée de l’Histoire ukrainienne ?
S. A. Ce chapitre de l’Histoire ukrainienne n’a pas été oublié : au contraire, ces dernières décennies, la tragédie de la Shoah – en particulier la « Shoah par balles », caractéristique de l’Europe de l’Est – a pris une importance particulière pour de nombreux Ukrainiens. Cette catastrophe a été réduite au silence pendant longtemps – en raison de traumatismes personnels mais surtout à cause de l’interdiction imposée par les autorités soviétiques de dire une vérité qui ne correspondait pas à la version officielle. Comme beaucoup d’Ukrainiens, j’ai ressenti un besoin urgent de comprendre ces événements et ce qui a été fait aux juifs d’Ukraine. Il était important d’imaginer à quoi pouvait ressembler la coexistence entre juifs et Ukrainiens et quel rôle ces derniers avaient joué dans ces événements terribles.
Votre roman est paru en Ukraine en 2019 mais vous avez commencé à le travailler en 2014. Cette question de la mémoire vous semble-t-elle plus importante au regard de la situation actuelle ?
S. A. La question de la mémoire a toujours été importante. Aujourd’hui, alors que la guerre menée par la Russie entre dans sa quatrième année, ce qui a changé, c’est la prise de conscience de l’importance cruciale de cet enjeu. Les régimes totalitaires déploient des efforts extraordinaires pour déformer la perception de la réalité, manipuler la vérité, effacer les souvenirs, éroder et détruire l’identité, cherchant à contrôler ceux qu’ils veulent coloniser, mais aussi tous ceux prêts à écouter et à croire. À mon sens, la culture et l’art offrent un moyen d’aborder la complexité de la vie avec nuance et ainsi de contrer les simplifications dangereuses.
Pouvez-vous nous dire ce qu’est Amadoca et ce qu’il symbolise dans votre roman mais aussi dans l’Histoire de l’Ukraine ?
S. A. Amadoca est le nom d’un lac décrit par Hérodote. S’il avait réellement existé, il se serait trouvé en Ukraine et aurait été le plus grand plan d’eau d’Europe. Je suis tombé sur cette description en construisant mes personnages et le monde qu’ils habitent. Le lac décrit par Hérodote est ensuite apparu sur les cartes de cartographes médiévaux. Mais, au XVIIᵉ siècle, au moment où apparaissent des méthodes plus fiables de vérification des informations, le lac disparaît des cartes sans laisser de traces. À ce jour, il n’existe aucune preuve de son existence. Pour moi, cette découverte est devenue une magnifique métaphore de la mémoire, de la conscience et de l’art du récit lui-même. Un symbole de changement et de transformation. En Ukraine, la mention d’Hérodote n’était pas très connue. Il est certain que ce nom est un peu plus familier aux amateurs de littérature grâce à mon roman. Mais il ne s’agit certainement pas d’un symbole de l’Ukraine et de son histoire. C’est simplement un fait intéressant que l’on peut interpréter de multiples façons, chaque interprétation révélant quelque chose de son auteur.
Romana retrouve son mari Bodhan dans un hôpital, défiguré et amnésique après avoir été blessé dans des combats. Elle parvient à le ramener chez eux malgré les recommandations des médecins. En s’appuyant sur des photographies familiales dont elle va décrire les protagonistes et raconter leurs histoires, elle va tenter de rendre ses souvenirs à son époux. L'histoire de Bodhan, de sa famille et l'histoire de l'Ukraine vont ainsi s'entremêler. Dans ce dense et captivant premier tome d’un long roman, l'autrice ukrainienne nous propose une plongée dans l'histoire de son pays dont la mémoire a été sans cesse effacée par les différentes guerres et dont, encore aujourd’hui, l’Histoire est remaniée.