Littérature française
Sabyl Ghoussoub
Mon imam
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Sabyl Ghoussoub
Mon imam
Stock
19/08/2026
288 pages, 20,90 €
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Chronique de
Katia Leduc
Librairie L'Embarcadère (Saint-Nazaire) - ❤ Lu et conseillé par 10 libraire(s)
✒ Katia Leduc
(Librairie L'Embarcadère, Saint-Nazaire)
Goncourt des Lycéens en 2022 pour Beyrouth-sur-Seine, Sabyl Ghoussoub convoque le destin de l’imam le plus connu du Liban, mystérieusement disparu en 1978, avec ce roman hybride qui entremêle les genres pour mieux nous faire appréhender le Moyen-Orient et ses enjeux actuels. Un texte passionnant et nécessaire !
Pourquoi consacrer un ouvrage à cet imam ? Pouvez-vous nous le présenter et nous indiquer ce qu’il représente encore aujourd’hui pour le peuple libanais et iranien ?
Sabyl Ghoussoub L’imam est un homme né en Iran, issu d’une lignée de descendants du Prophète, arrivé vers l’âge de 30 ans au Liban. (Dans le roman, je ne précise pas son nom pour garder toute liberté narrative.) Sa figure est d’autant plus importante qu’il est en partie responsable de la présence du Hezbollah au Liban et aussi, d’une certaine manière, de l’accession au pouvoir de Khomeini en 1979. Son visage est affiché très fréquemment dans la banlieue sud de Beyrouth et dans le Sud du pays ; il est également reconnu en Iran mais totalement ignoré en Occident. Cet homme a été complètement effacé de l’Histoire même s’il était très différent du Hezbollah et de Khomeini : c’était un homme de dialogue, d’ouverture qui a toujours tendu la main vers les autres et notamment à la communauté chiite, totalement abandonnée. Il était pour la liberté, la liberté de pouvoir s’exprimer. J’avais envie de faire entendre cette voix dans un monde qui est de plus en plus extrême.
De nombreuses théories ont circulé sur sa disparition. Vous avez la vôtre. Votre roman prend dès lors une tournure totalement fictionnelle : vous faites le choix de désacraliser l’imam avec ses doutes, ses failles et d’en faire, somme toute, un homme parmi tant d’autres. Pourquoi ce choix d’en faire « votre imam » ? En quoi est-ce une volonté politique ?
S. G. Ces figures politiques et religieuses au Liban et dans la région sont intouchables. Pour moi, le rôle d’un écrivain est justement de désacraliser ces personnes, d’en faire des hommes parmi d’autres. Le livre part de l’idée de sa disparition. Il y a plusieurs théories : on dit qu’il a été tué par Kadhafi, par Khomeini ou par un politicien libanais. Il y a eu plusieurs enquêtes. J’avais lu dans un article qu’on aurait retrouvé sa valise, ses vêtements et son passeport dans un hôtel à Rome, le lendemain de sa disparition. L’écrivain tordu que je suis s’est dit qu’il y avait là matière à roman. Une seule théorie n’a pas été racontée : il a décidé de disparaître parce qu’il en avait marre de la politique et voulait tout simplement changer de vie !
Le portrait que vous faites de l’imam raconte aussi en filigrane l’Histoire du Moyen-Orient, au-delà du prisme israélo-palestinien. Vous écrivez ce roman en partie au Liban, alors même qu’une nouvelle guerre éclate à la suite des attaques du 7 Octobre. Comment vous positionnez-vous en tant qu’écrivain ? Quel sens donnez-vous à la littérature ?
S. G. Au moment du 7 octobre, j’étais à Beyrouth. On a tout de suite compris qu’Israël raserait Gaza. Quand on est libanais, la question est : à quand notre tour ? Sachant que je parle d’une icône qui est très importante pour les gens du Hezbollah, pour une majorité de Libanais, je me demandais si je pouvais me permettre de raconter la fiction que je souhaitais. Le roman s’est alors transformé en quête de sens : devais-je aller au-delà de l’investigation journalistique ? Revenu en France, je me suis aussi demandé comment raconter une histoire en temps de guerre et quelle étaient les libertés que je souhaitais prendre avec ce personnage politique et cette histoire.
Ce qui étonne, dans ce livre, c’est votre liberté de ton, surtout au regard des sujets évoqués. Cet imam, vous le malmenez quelque peu. La sexualité au regard de la religion est aussi évoquée à maintes reprises. Cela amène une forme d’impertinence, de légèreté. Est-ce là aussi pour vous une façon de résister ou finalement de garder une forme de distance avec la situation actuelle ?
S. G. Quand la guerre s’installe pour longtemps, on se raccroche finalement à des toutes petites choses de la vie. On vit sous bombardements intensifs et, en fait, le moindre geste anodin prend une importance folle et même une saveur particulière. Le rôle de l’écrivain en temps de guerre, c’est d’aller tirer des choses qui donnent espoir ailleurs. Écrire sur la sexualité, c’est quelque chose de presque salvateur, c’est un espace de liberté où je pouvais exprimer ce que mon entourage et moi-même n’arrivions pas à vivre.
L’auteur aborde, avec brio et une forme d’impertinence, l’Histoire et la situation complexe du Moyen-Orient depuis les années 1970, pour une compréhension bien plus globale du conflit. Il s’attaque avec ironie à la figure de l’imam mystérieusement disparu lors d’un voyage en Libye et sa stature quasi divine au Liban. La construction oscille dès lors entre biographie, autofiction et fiction. Sabyl Ghoussoub nous promène entre le Liban, l’Iran et l’Italie en quête d’un homme insaisissable. Il se permet de briser la figure mythique de l’homme religieux et politique pour signer une fable romanesque et une véritable déclaration d’amour à son pays. Un ouvrage détonnant dans sa forme et instructif dans son contenu. Un roman essentiel !